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samedi 6 juin 2009

Evgeny Kissin possédé & public envoûté

Barbican, London, 05.06.2009, 7.30pm


Je me suis offert ce luxe: réentendre le récital de novembre dernier à Lucerne, cinq mois plus tard à Londres. En relisant ma critique du récital donné dans le cadre de la semaine du Lucerne Festival consacrée au piano, je réalise que ce concert a en quelque sorte mûrit en moi: si je voulais absolument réentendre Kissin dans ce programme, c'était pour sa sonate de Prokofiev, laquelle ne m'avait apparemment pas tant marqué en novembre, puisque j'ai réussi à écrire que le véritable plat de résistance du soir était les études de Chopin, et non cette sonate.
C'est intéressant d'avoir l'occasion d'entendre un récital dans les toutes premières performances en public (si mes souvenirs sont bons, Lucerne était le deuxième concert de la saison) et dans les dernières. On voit alors l'œuvre grandir, changer, parfois beaucoup - comme ici - parfois peu - comme pour le programme final de Brendel.

Je rappelle le programme:

Sergey Prokofiev (1891–1953)
  • Ten Pieces from Romeo and Juliet, Op. 75 (1937) – excerpts
    No. 4, Juliet as a young girl • No. 8, Mercutio • No. 6, Montagues and Capulets
  • Piano Sonata No. 8 in B flat major, Op. 84 (1939–44)

Fryderyk Chopin (1810–49)
  • Polonaise-Fantaisie in A flat major, Op. 61 (1846)
  • Mazurkas – C sharp minor, Op. 30 No. 4 (1837); A flat major, Op. 41; No. 4 (1839); A minor, Op. 59 No. 1 (1845)
  • Études, Op. 10 (1829–32) – No. 1 in C major; No. 2 in A minor; No. 3 in E major; No. 4 in C sharp minor; No. 12 in C minor.
  • Études, Op. 25 (1832–6) – No. 5 in E minor; No. 6 in G sharp minor; No. 11 in A minor.
Point de "faux départ" cette fois-ci, Juliette est gracile et légère comme un oiseau, à la fois fraîche et rose comme un enfant, tiède et langoureuse comme une femme. Mercutio est brillant de virtuosité, racé, fougueux comme un pur-sang arabe. Quant à la confrontation des Montagues et Capulets dans le bal, elle est violente, sombre prédiction des malheurs à venir. Evgeny Kissin a ce don particulier, que j'ai souligné déjà à plusieurs reprises, de raconter des histoires, et ici encore, il raconte ce drame de Shakespeare avec beaucoup de force imaginative.

Venait le véritable plat de résistance, la troisième des sonates de guerres de Prokofiev, composées entre 1939 et 1944. L'interprétation de Kissin est un pas important dans l'histoire de cette sonate. Le pianiste russe se dévoue corps et âme dans cette pièce dont chaque mouvement est complètement différent du précédant. Le premier mouvement est menaçant et joue avec la tension qui monte, se brise, pour recommencer jusqu'à ce que les nerfs ne le supportent plus; le second mouvement est un songe, une réminiscence d'un passé lumineux dans un présent calciné; le troisième est une explosion de joie de vivre juvénile, si caractéristique du compositeur soviétique. Evgeny Kissin a su faire ressortir jusqu'à l'extrême ces différents aspects, tout en conservant une sonate cohérente dans l'articulation de ses mouvements: l'ambiance morbide et menaçante de la guerre, les souvenirs de jours meilleurs, la rébellion contre la mort, l'impossibilité de l'accepter. Je ne crois pas qu'il soit possible d'aller plus loin que Kissin l'a fait, du moins pas pour le moment; Kissin a atteint les limites du possible pour cette sonate.

Si la polonaise-fantaisie et les mazurkas restaient dans ce que nous connaissons déjà de Kissin, ses études étaient d'une finesse et d'une virtuosité qui a séduit le public plus d'une fois - applaudissements spontanés après l'op.10 n°4 et n°12 - la technique époustouflante du pianiste lui permettant de faire également une très belle musique avec ces deux opus de jeunesse de Chopin, en particulier en offrant une attention soutenue à la main gauche et en explorant des lignes mélodiques qui restaient jusqu'alors remises en second plan par les difficultés techniques de études. J'attends avec impatience que Kissin puisse présenter et enregistrer l'intégrale des études op.10 et op.25.

Un récital qui montre une fois de plus que Kissin n'est plus l'enfant prodige des concerti de Chopin, mais désormais un artiste dans sa pleine maturité, à la poursuite d'idéaux qui deviennent chaque jour plus exigeants.

_________________
Edit du 08.06.2009: Une critique à l'extrême opposé - qui me choque par son animosité - parue dans le Times online.

Edit du 09.06.2009: Deux critiques, parues dans le Guardian (critique assez plate, plus un procès-verbal qu'une critique, à mon avis)(j'imaginais que les critiques du Guardian étaient toujours la crème de la crème) et dans le Telegraph (bien argumentée, mais qui ne mentionne pas une seule fois la sonate (!)) (Je ne dis pas que je fais mieux - la mienne manque d'impartialité, de finesse et de profondeur d'analyse, mais quand même, entre rejeter en bloc, faire un PV et passer la sonate sous un silence total - il s'agit tout de même de trois journaux réputés!)

lundi 24 novembre 2008

Kissin, hors d'atteinte (article paru dans Le Temps)

En supplément à ma critique sur la performance de Evgeny Kissin dans le cadre du Lucerne Festival, voici la critique parue dans le quotidien romand Le Temps au sujet de son récital au Victoria Hall de Genève:


Le pianiste russe en récital à Genève.


Jean-Jacques Roth
Samedi 22 novembre 2008


Ce fut un jeune prodige couvé par Karajan, adoubé avant ses 20 ans par un triomphe au Carnegie Hall de New York. Il en a aujourd'hui 38, mûris par une discipline de travail monacale, une soif de lectures jamais apaisée, une aspiration au dépassement de soi qui frise l'ascèse.


Evgeny Kissin n'est donc plus seulement un prodigieux pianiste, à la technique ample et contrastée, au toucher de porcelaine, jamais faible, jamais dur, ferme et noble dans la puissance comme dans le murmure. Il n'est plus seulement doté de cette éloquence naturelle, qui subjuguait dès l'adolescence, et qui prêtait à chaque compositeur dont il s'emparait l'évidence immédiate du style, de la forme, de la proportion.

C'est aujourd'hui un artiste qui exprime son tourment, qui semble le vivre comme une transe, l'œil clos, investi dans chaque note comme s'il y allait de sa vie. Après avoir tout trouvé, le voici qui cherche. Par de nouveaux répertoires, moins accessibles, ou par une nouvelle manière de visiter le hit-parade - Beethoven, dont il vient d'enregistrer les cinq concertos, Chopin.

Au Victoria Hall de Genève, jeudi soir, le voici devant Prokofiev. L'autorité s'impose dès les trois pièces extraites de Roméo et Juliette, où l'orchestre rutilant de la partition originale est restitué par des couleurs, des phrasés, des caractères d'une variété insolente. La quête, elle, s'ouvre dans la Huitième Sonate. Œuvre de guerre, aride, d'une abstraction terrible dans son premier mouvement: Kissin la plonge dans un climat fantomatique, plombé d'angoisses, calqué sur les incertitudes qui sont celles de l'œuvre elle-même, dont la colossale conclusion ne parvient pas à dissiper les inquiétudes.

L'intériorité culmine dans une deuxième partie de récital consacrée à Chopin, en un choix qui présume virtuosité coruscante et mélancolies sublimes. Mais Kissin transcende les attentes comme il transcende les difficultés des Etudes ou l'apparente modestie des Mazurkas pour dégager leur absolu expressif. C'est le soleil noir de Chopin qui flamboie jusqu'à faire mal, sans une concession séductrice, sans un gramme de narcissisme.

Une telle intensité, une telle clairvoyance, un pianisme d'une telle maîtrise mettent désormais Kissin hors d'atteinte. En un lieu où le public, ébloui et hébété, peine à le rejoindre et souffre d'avoir à le quitter.

© Le Temps, 2008 . Droits de reproduction et de diffusion réservés.

mardi 18 novembre 2008

{Lucerne Festival} am Piano - Evgeny Kissin

KKL, 17.11.2008, 19:30

Oliver Hartung for The New York Times



Ouverture de l'édition 2008 du Lucerne Festival am Piano, un lundi soir frileux et nuageux de novembre par - ça tombe bien! - mon pianiste préféré Evgeny Kissin.

Au programme:

Sergej Prokofjew (1891–1953)
  • Drei Stücke aus Romeo und Julia, transkribiert für Klavier op. 75: Das Mädchen Julia, Mercutio und Die Montagues und die Capulets
  • Sonate für Klavier Nr. 8 B-Dur op. 84
Frédéric Chopin (1810–1849)
  • Polonaise-Fantaisie As-Dur op. 61
  • Mazurka cis-Moll op. 30 Nr. 4
  • Mazurka cis-Moll op. 41 Nr. 4
  • Mazurka a-Moll op. 59 Nr. 1
  • Fünf Etüden aus op. 10: Nr. 1, 2, 3, 4 und 12
  • Drei Etüden aus op. 25: Nr. 5, 6 und 11
La salle est comble, des places supplémentaires ont été ajoutées sur la scène. Le piano à queue, noir, au centre de la salle, attire les regards à lui.
Evgeny Kissin traverse l'estrade de son pas rapide, a pour le public son salut formel, s'installe et joue. C'est une Juliette un peu perdue qui babille autour de sa gouvernante, on la croirait mal réveillée, pas très sûre d'elle. Si la sonorité est claire et bien détachée, il manque quelque chose dans l'interprétation. L'impression que le pianiste n'est pas prêt, et pas certain d'arriver à la fin de la pièce. Il en résulte une certaine crispation et des erreurs de justesse - ce qui est assez rare dans le jeu de Kissin. Le même schéma se reproduit dans Mercutio, bien mené, mais qui ne convainc pas totalement. 'Faux départ', que Kissin corrigera dans les Montagues et Capulets, après avoir pris sensiblement plus de temps entre cette pièce et la précédente. Et le dernier extrait de Roméo et Juliette trouvera le calme intérieur qui permet de réellement faire de la musique. Un jeu avec des accents et des détentes permet à la pièce de garder sa puissance tout en évitant d'ensevelir le public dans une masse sonore trop envahissante.
J'avoue connaître très, très mal la sonate n°8 en Si Majeur, tout au plus entendue une ou deux fois auparavant: elle ne m'avait pas intéressée plus que cela. Kissin a trouvé une idée commune, une sorte de fil rouge qui lui a permit de construire une interprétation dans laquelle les éléments tiennent ensemble, la pierre d'angle à l'édifice. A partir de là, il a sa base, solide, et peut se mouvoir librement au-dessus. Par exemple en ayant recourt à son sens dramatique assez exceptionnel. Ce n'est plus une interprétation, c'est une véritable mise en scène! Le premier mouvement évoque aussitôt pour moi l'atmosphère immobile, figée et vaguement inquiétante des Bukower Elegien de Brecht. Unheimlich. Tout semble beau, harmonieux, paisible, et pourtant, quelque chose ne va pas, quelque chose menace. C'est le calme trop violent qui précède l'orage. Une comparaison qui me semble, après réflexion, tout à fait défendable, puisque les trois "sonates de guerre" ont été composées entre 1939 et 1944, soit à peine dix ans avant que Brecht n'écrive ses poèmes (été 1953), en référence aux événements du 17 juin 1953. Sentiments similaires face à une situation historique analogue: la paix semble un rêve, une utopie.
Après ce premier mouvement emprient d'une sourde inquiétude, nous passons à un très bel adagio sognando, simple comme un monologue intérieur et un dernier mouvement vif et très brillant, dans lequel Kissin nous montre toute sa maîtrise technique, alors qu'il nous avait montré avant tout ses idées musicales dans les mouvement précédents.
La seconde partie retrouvait le pianiste avec son compositeur de prédilection qu'est Frédéric Chopin. Si la Polonaise-Fantaisie manquait d'unité, il y a malgré tout eu de très beaux moment de pure poésie, lesquels ont également régné sur les trois mazurkas, que Kissin a joué de manière intimiste, avec un son un peu voilé comme on l'imagine pour des nocturnes. On soulignera la finesse de l'articulation et l'intelligence de la pédale, qui ont donné à ces pièces un côté noble et distingué.
Venait le véritable plat de résistance, les huit études extraites des opus 10 et 25. La technique impressionnante du pianiste russe lui permet de jouer les études comme des pièces de concerts et de laisser de côté l'aspect "étude". Il le montre d'emblée, dans le n° 1 de l'op.10, en jouant avec un tempo rubato qui fait chanter la main gauche en laissant la main droite exécuter ses périlleuses arpèges, ou encore dans les deux pièces qui font allusion à l'oppression du peuple polonais, la Révolutionaire et Vent d'hiver, dans lesquelles Kissin très engagé montre la colère des Polonais, respectivement la sourde souffrance qui bouillonne au fond de leurs âmes. Soin de la mélodie, différences de caractères, engagement, finesse et précision sont partie de chacune des études que nous avons entendues ce soir. Une interprétation très convaincante, qui a déclenché quelques applaudissements spontanés - heureusement! cela faisait dès la première étude que je me mordais les lèvres pour ne pas applaudir entre deux pièces (puisque cela ne se fait pas)!

Un bon concert, si l'on excepte la masse impressionnante de tuberculeux, rachitiques et autres pulmonaires, qui n'en rataient pas une pour cracher leurs poumons où se moucher dans un bruit de sirène de paquebot. Non, franchement, c'était hallucinant! Et toujours dans le petit passage piano magique. Bam. Mais après, au moment où il faut faire du bruit pour réclamer le plus de bis possibles, alors niet, nada, quelques applaudissements polis, à peine quelques bravos - et encore, la plupart venaient de moi (j'ai essayé de chauffer la salle)(j'ai pas trop réussi, Kissin s'est limité à deux bis, un nocturne et la Suggestion diabolique, je suis un peu déçue quand-même). Évidemment, après avoir toussé avec tant d'enthousiasme, il ne restait plus d'énergie pour applaudir.
Je préfèrais le public parisien, tout le monde debout, à fêter les musiciens, trois ou quatres bis, et encore, seulement parce que Hvorostovsky avait désigné sa montre pour dire stop maintenant.



chopin - étude op.10 n°1 - argerich

vendredi 31 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part V

Dernier post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 5 in Es-Dur
opus 73, 'Empereur'

On l'évoquait en passant dans mon séminaire du mercredi, le cinquième concerto de Ludwig van Beethoven est une sorte de collage, on dirait qu'il a dû bidouiller pour faire tenir tous les éléments ensemble. Beethoven était génial, nul doute, mais parfois il a quand même fait pas mal de magouilles, dans nombre de ses pièces.
Voyons donc ce que nos deux compères Evgeny Igorievich Kissin et Sir Colin Davis feront de ce grand patchwork.

Je suis aux anges, ravie de vous annoncer que Kissin a lâché la pédale: on a la joie de retrouver les frissons que nous procurent son articulation très soignée, perlée. Avancer, retenir, des accents subits, des retards inattendus, on retrouve ici pas mal d'analogies avec sa façon de jouer le premier concerto, et, d'une certaine manière, on peut dire qu'on referme ainsi la boucle, on clos le cycle.
Un jeu extrêmement maniéré, propre à Kissin, un LSO rond, puissant, dirigé par la baguette très décidée de Davis, pour un premier mouvement qui foisonne d'idées, d'allusions et de couleurs. C'est une explosion de sonorités, ce sont milles contrastes, suprenants souvent, agréables toujours. C'est par exemple un choeur lyrique de bois qui chante au-dessus d'un piano staccato, c'est le passage en octaves quasi furioso auquel succèdent des phrases rêveuses, que les altos ramènent au maestoso de l'introduction.
Niveau harmonie, le premier thème est on ne peut plus basique, tonique dominante bis zum "geht nicht mehr", souligné par les timbales. Je dois être un peu primaire, mais je trouve quelque chose de très plaisant dans cette succession I-V-I (comme on la trouve d'ailleurs de manière flagrante dans le thème principal du quatrième mouvement de la cinquième de Beethoven). C'est pompeux, limite un peu marche militaire, mais du moment que les musiciens jouent le jeu, on peut faire pas mal avec ce thème. Beethoven déjà le décline à tous les états d'âmes, le LSO et Kissin ensuite le parent encore de toute une palette de couleurs.
Je disais plus haut que j'étais curieuse de comment cet enregistrement allait traiter le caractère un peu disparate du concerto. J'ai la réponse: en jouant justement avec les ruptures, en les accentuant plutôt que de les lisser. Vient ensuite la difficulté de trouver malgré tout une logique, un moyen de conduire le mouvement de manière cohérente. Il faut montrer le feu d'artifice de pensées musicales de l'oeuvre tout en gardant clairement à l'esprit qu'elle proviennent d'un seul tableau sonore. Il faut trouver le moyen de tirer un grand fil entre la première et la dernière note du mouvement, une sorte d'arc de cercle géant. Davis propose une version très satisfaisante, inventant toujours une solution pour justifier le changement - même très brusque - de caractère. On a au final un Beethoven très 'Beethoven': spontané, loin des conventions, têtu, décidé, qui n'attache pas la moindre importance aux codes. Il faisait déjà cela dans sa première symphonie: commencer un mouvement de Do Majeur sur un accord de do septième, faut le faire! Et Beethoven ose. Paf. J'aime ce Beethoven révolutionnaire et conséquent avec lui-même.
Si le second mouvement du cinquième concerto n'est pas, à mes yeux, aussi sublime que celui du concerto précédent, il est certainement l'un des plus beaux que Beethoven ait composé. Les cordes du LSO dévoilent un choral comme une prière fervente. Simples, mais d'autant plus profondes, elles trouvent la juste balance entre les pupitres. Puis, comme la caméra fait une mise au point sur une personne de l'assemblée après la vue d'ensemble, le piano soudain, émerge et s'accorde étrangement bien à la sonorité tamisée des cordes. Les phrases s'étirent, elles semblent pouvoir durer éternellement. Et puis cette progression harmonique en trilles qui ne paraît jamais vouloir s'arrêter. Et qui - coup de génie - ne mène nulle part. Simplement le choral initial, dolce, sans prétention. Kissin use parfois d'un rubato très léger, en prenant garde de ne pas en faire trop, soigne ses attaques à l'extrême. Il en résulte une très belle cohésion sonore entre et avec les différentes sections de l'orchestre, une unité du son, un peu velouté et toujours très rond.
On enschaîne avec le dernier mouvement, le pianiste annonce le thème, avant que tout explose, orchestre et piano. C'est la joie qui jaillit, cette joie indomptable d'une victoire. Ce sont les traits cristallins de Evgeny Kissin, les pizzicati, les grandes phrases généreuses, la largesse du son. Et jamais trop de pédale. Très rythmé, comme toujours bien soutenu par les basses du LSO. La joie des musiciens de jouer ce mouvement est palpable, il font preuve d'une belle créativité, on dirait qu'on va les voir sourire à l'invention spontanée du hautbois solo, on sent le dialogue entre le pianiste et les différents pupitres. Une grande partie de plaisir. Tout semble spontané, et lorsqu'on relâche la tension, on rit déjà sous cape en imaginant le sursaut du public au forte subito.
Kissin et Davis nous offrent un Empereur dans lequel chaque musicien s'engage pleinement et qui n'est finalement pas tellement dirigé par Davis qu'il ne le serait par une joie commune de jouer ensemble. C'est à nouveau une vision très personnelle du concerto, et une très belle vision.
Là aussi, je dis merci. Pour ce concerto et pour les quatre autres.

mercredi 29 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part IV

Quatrième post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 4 in G-Dur
opus 58

Mon préféré des cinq concerti de Beethoven! Toutefois, cette version me laisse quelque peu songeuse. J'ai l'impression qu'il me manque une clé pour accéder jusqu'au plus profond de l'interprétation. Quelque chose m'échappe.

D'emblée, on est surpris par le tempo très lent du premier thème exposé par le piano solo. Et tout le mouvement suivra dans ce tempo modéré - allegro moderato, c'est pourtant bien ce que Beethoven indique sur la partition. Cette variation, quoique infime, a une influence énorme sur le caractère de ce premier mouvement habituellement léger et extrêmement lumineux - déjà le premier motif en lui-même, et surtout ensuite avec cette entrée si délicieusement surprenante de l'orchestre à la tierce majeure (soit Si Majeur). Kissin et Davis trainent un peu trop à mon goût, transformant la pièce en une sorte de grand romantique dégoulinant de lyrisme. Ca fait très 'école russe', et personnellement, je n'apprécie que très moyennement. C'est lourd, c'est pâteux, les sonorités sont sombres et voilées là où on les aimerait claires et fraiches. Maurizzio Pollini par exemple, bien deux fois plus âgé que Evgeny Kissin, a une transparence tellement plus juvénile!
Malgré tout, il y a quelques passages extraordinaires, où soudain l'orchestre et le pianiste trouvent la sonorité adéquate, surtout dans les passages plus doux, notamment le second thème, et en général dès que le jeu est plus détaché. Et puis, comme je le soulignais dans ma critique du second concerto, il y a ces magnifiques basses du LSO, qui ressortent de la masse, avec leur rondeur de son et la profondeur qu'elles confèrent à l'ensemble de la masse sonore. (Décidément, je suis trop fan des basses du LSO.)

Le second mouvement, que je n'ai pour le moment jamais eu la chance d'entendre dans une interprétation qui me convienne vraiment, me convainc beaucoup plus. Une simplicité qui n'est pas sans profondeur, et, dans les cordes, un unisono d'une grande intensité dramatique, pour un très beau contraste. Et, en vérité, Kissin est merveilleux dans cet andante con moto. Mon Dieu que ce mouvement lent est criminellement court!

Troisième moment est changeant comme une toile expressionniste. Surprenant, mais captivant. Des violoncelles molto esspressivo - damned, on sent tellement le plaisir qu'a tout violoncelliste à jouer de telles phrases! - on passe à un piano vif et articulé, on alterne les grands traits mélodieux avec les petites cellules très rythmées, jouant entre legato et staccato, forte et piano, accents brusques, clarinette chantée, chaque mesure apporte son lot de surprises, impossible de s'ennuyer. Chapeau bas, Messieurs, un génie! (Qui a dit cette phrase, et au sujet de qui? Celui ou celle qui trouve aura le droit à un bisou virtuel.)

Au final, il s'agit encore et toujours du même problème d'Aufführungspraxis de Beethoven: faut-il avoir une approche romantique? Une approche plus 'austère'? Kissin et Davis ont manifestement opté pour une romantisme catégorique, portant l'accent sur le lyrisme, usant force pédale, legato, et rubato (!) au lieu de miser - ce que j'aurais préféré - sur l'articulation. (Ce qui m'attriste d'autant plus que Kissin a une précision tellement éblouissante que je me réjouissais de l'entendre magnifier ces trilles et autres passages rapides.) Sans doute aussi une réaction de frustration de ma part, qui ne m'attendais pas à cela et qui suis donc déçue.
Heureusement, il y a cet intense deuxième mouvement. Et le rondo! Vraiment, ces deux mouvements sont magistralement joués, plus je les écoute, plus je les aime. (Depuis 19:00 je ne fais que cela, il est 23:20, je vous laisse imaginer le nombre de fois que je me les suis passés.)

Bon, maintenant je vais me pencher plus sérieusement sur la partition que je viens d'acheter cette après-midi. Parce que je ne vous ai pas dit: je suis un séminaire de musicologie, Beethoven und die ‚Sonatensatzform’: Zur Beziehung von individueller Komposition und idealtypischer Form(el), et dans ce cadre, je dois présenter une analyse du quatrième concerto de Beethoven. Enfin, à vrai dire, je ne dois rien du tout, je vais à ce séminaire pour mon bon plaisir, car ni ma présence ni mon travail ne seront accrédités dans mon cursus universitaire. Mais voilà, on est quatre, plus la professeur, mon pote de Fribourg a pris la septième symphonie, le violoncelliste de Bern l'Eroica et le Russe l'une des sonates pour piano. Parmi la liste, il restait ce concerto qui me narguait, et Gaétan à côté qui, voyant que je louchais du côté du concerto, a commencé à me pousser, jusqu'à ce que la prof me demande si au fait je voulais moi aussi présenter une œuvre. J'ai un peu protesté (pour la forme), mais j'étais pitoyablement peu convaincante - et convaincue - et donc hop! je me suis retrouvée avec le quatrième concerto et un sourire d'une oreille à l'autre.
Donc, je vais aller analyser 'mon' concerto.
Enfin je vais peut-être d'abord aller dormir. Ou lire.



_________
Edit de quelques premiers-mouvements-en-boucle plus tard:
Je dois modérer un peu mes propos acérés quant au premier mouvement. Mon oreille a dû se faire à cette interprétation inhabituelle, elle est maintenant fin prête à accueillir toute la beauté de ce mouvement. La version 'romantique' n'est pas celle que j'aurais choisie, mais néanmoins il faut reconnaitre qu'elle est menée avec cohérence, et la touche de nostalgie dont elle empreint certains passages a parfois beaucoup de charme.

dimanche 26 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part III

Troisième post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 3 in c-moll
opus 37

...

Un chef d'œuvre tragique, peut-être le concerto le plus sombre et le plus dramatique de toute la littérature pianistique. Mais Sir Colin Davis dirige une introduction qui est encore trop lumineuse à mon sens. Quant au piano, la première phrase commencée avec toute la pesanteur qu'il se doit se dégonfle avant même d'arriver au piano subito.

Bon, voilà qui est fait. Passons maintenant aux choses sérieuses, car après un début un peu hésitant, Beethoven, son troisième concerto, Davis, Kissin et le LSO se rencontrent. Et quelle rencontre! J'en suis si soufflée que j'ai dû faire une pause après le premier mouvement, boire un verre d'eau fraîche et faire quelques pas dans le jardin.

Evidemment, je m'attendais un peu à quelque chose d'incroyable, la puissance dramatique et l'intensité du jeu d'Evgeny Kissin promettaient un troisième concerto extradordinaire. Mais à ce point? Apparemment, le LSO de Davis et Kissin s'entendent à merveille pour trouver cette cohésion presque brutale qui est - à mon avis - l'une des clés d'une interprétation réussie de l'opus 37. L'union fait la force, et les tensions sont, par effet de contraste, d'autant plus déchirantes que l'unité aura été puissante. Et ce concerto est justement plein de tensions qui tirent dans des directions contradictoires:
Il y a ce premier thème unisono, la malédiction qui pèse, le destin brisé.
Il y a ce second thème, tendrement majeur comme une réminiscence d'un passé clément, les yeux perdus dans le vague lointain des souvenirs, on se remémore les jours souriants d'antan.
Il y cette lutte entre la résignation et l'impossibilité d'accepter le premier thème. Resignation und Trotz.
L'orchestre et le soliste trouvent toujours le ton juste, variant parfois infiniment subtilement d'une couleur à l'autre, d'une pensée à l'autre, pour que le jeu reste cohérent et qu'il nous semble possible de suivre le déroulement du concerto comme on regarderait la mise en scène d'une tragédie au théâtre. C'est renversant d'intensité, de brutalité, de beauté.
Pour terminer ma critique du premier mouvement, quelques mots encore sur la cadence, que Kissin joue avec tant de force expressive que c'est comme un livre ouvert sur le cheminement psychologique de Beethoven, qui peut à peu doit se rendre à l'évidence de sa surdité naissante.
La cadenza s'ouvre avec le 'motif de la malédiction' - je fais un anachronisme, la notion de Leitmotiv tel que nous l'observons chez Wagner n'existait évidemment pas encore à l'aube du XIXe siècle - joué comme la lourde résignation du Bydlo des Tableaux d'une exposition de Moussorgski. La résignation d'une vie brisée laisse peu à peu place à une espérance, avec ces accords qui sonnent presque comme des chorals et ces arpèges que l'on pourrait imaginer sortis tous droit d'un prélude du Wohltemperiertes Klavier de Bach. Vient la douce réminiscence de cette vie avant, et avec elle, l'amour de la vie, coûte que coûte. Et Beethoven tape du pied. Excédé, il décide de relever le défi, il ne se laissera pas abattre par sa surdité.
(J'aime Evgeny Kissin pour le don qu'il a de raconter mille et une histoires.)

Le deuxième mouvement est d'une mélancolie lumineuse, avec cette façon très kissinienne de jouer avec les attentes, de retenir un peu là où l'émotion monte et de laisser ensuite couler. Ce sont ses lignes mélodiques suivies du début à la fin avec la même attention soutenue, son intensité, sa capacité à tenir l'auditeur par un fil invisible, jusque dans les passages les plus piani et les plus calmes. L'andante con moto est une continuation du premier mouvement, la tristesse apaisée qui suit les larmes de désespoir. Vidé, et calmé après avoir beaucoup pleuré.

Le rondo final est ici en mineur, alors que l'écriture ressemble un peu à celle de la gaité insouciante des deux concerti précédents. Il en résulte un frottement intéressant, un conflit entre ce que le discours raconte et ce qu'il ressent, l'impression qu'on rit jaune. Il semble que la vérité est autre que ce que l'on cherche à faire croire, que cette joie n'est qu'artifice et jeu de rôle. Cela ne m'avait encore jamais frappé jusqu'ici. Davis et Kissin transforment ce troisième mouvement en un vivace hypocrite, démarche que je trouve très intéressante et très convaincante au vu de leur interprétation des premier et deuxième mouvements.
Je saluerais au passage l'incroyable technique de Evgeny Kissin, ses trilles qui sont d'une clarté à couper le souffle, son art de dissocier ses mains et de tenir un discours avec chacune d'elle avec une autonomie telle qu'on a l'impression d'entendre deux pianistes au lieu de un seul.

Pour conclure, je dirais que que c'est la version la plus belle et la plus convaincante que j'aie entendu pour le moment, et je crains qu'il ne sera pas aisé de la détrôner.

J'avais oublié aussi la beauté de ce concerto.

samedi 25 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part II

Second post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 2 in B-Dur
opus 19

Globalement, les remarques que j'avais formulées au sujet du premier concerto restent applicables pour ce second concerto - le jeu très engagé et convaincu du pianiste, conséquent avec ses idées. Si Evgeny Kissin a choisi une interprétation assez maniérée (parfois un peu trop à mon goût peut-être), il assume ce choix et ne tombe pas dans le piège de se la jouer mi-figue mi-raisin, mais reste pleinement dans le caractère qu'il a annoncé au début.

C'est assez difficile pour moi de rédiger une critique sur ce deuxième concerto, car il est celui que je trouve le moins intéressant des cinq, par conséquent celui que j'aime et connais le moins. Le premier a quelque chose d'entraînant, de plaisant, le troisième est si délicieusement sombre et dramatique, le quatrième est le plus beau, et le cinquième... c'est le cinquième(!).

La première chose qui me frappe, ce sont les basses du London Symphony Orchestra - je sors d'un weekend de répétition d'orchestre, cela a peut-être eu une influence sur mon écoute de ce soir - qui sont très actives, avec une extraordinaire masse sonore et une rondeur du trait exceptionnelle. Violoncelles et contrebasses portent puissamment l'orchestre dans une marche agréablement stable. Au-dessus de cette base solide, les registres aigus peuvent se mouvoir avec aisance et laisser libre cours à leur inventivité.
Comme je l'ai dit plus haut, je n'aime pas trop le jeu maniéré de Kissin, qui manque à mon goût de fraicheur dans cette pièce encore très ancrée dans le syle galant - ce concerto est en réalité le second a être publié, mais le premier que Beethoven a écrit. A la fois, il en fait trop dans l'ensemble du premier mouvement, et pas assez dans la cadenza. Il y a une montée de tension qui pourrait être réellement électrisante, mais que Evgeny Igorievich n'esquisse malheureusement qu'à peine. On comprend qu'il y a eu l'ombre d'un crescendo au moment oû le discours se relâche déjà, ce qui est bien dommage.

Par contre, je l'aime beaucoup de les deux autres mouvements.
Je n'ai pas le souvenir qu'il y ai un passage ou une pièce lente que Kissin aurait pu jouer d'une façon qui me déplaise. Il est toujours si merveilleusement calme, tout en gardant le suivi de la phrase mélodique. Ici, ses rubati viennent à point nommé, il nous fait attendre une fraction de seconde la note qu'on désire tant entendre, et c'est comme si c'était une éternité, la gorge se noue et l'espace d'un instant, on croit arrêter de vivre, suspendu entre le jour et la nuit. Et la note arrive et nous rappelle à la vie.
Cet adagio est comme une confidence, l'orchestre et le piano s'asseyent l'un tout contre l'autre et partagent le plus secret de leurs émotions dans une confiance absolu. On s'emballe, on gémit, mais surtout on chuchote, et ces mots presques inaudibles sont si absolument beaux qu'ils donnent les frissons.

Le rondo a ce même caractère espiègle et mutin que celui de l'opus 15, et Kissin s'amuse ici encore, alternant les rires en cascade et les sautillements enjoués. Les enfants appellent le vieux professeur à qui ils ont fait un mauvais tour, ils détalent en courant, se cachent derrière une haie et étouffent leurs rires. Une vraie Lausbubengeschichte. J'ignore si Davis et Kissin ont lu ce genre d'histoire dans leur enfance, mais dans tous les cas, ils sont experts dans l'art de les interpréter. Et Beethoven excelle dans celui de les mettre en musique.

Encore une belle découverte, malgré le premier mouvement maladroit.

dimanche 19 octobre 2008

Pleyel au coeur de la Russie

Dimtri Hvorostovsky, Evgeny Kissin
Chants de Tchaïkovsky, Medtner, Rachmaninov
12 octobre 2008, 19:30, salle Pleyel, Paris

J'étais donc à Paris.
J'ai passé une heure au soleil, faisant courir ma plume sur mon carnet Moleskine au Champ de Mars, sursautant à chaque fois que, levant les yeux du papier, je voyais la Tour Eiffel. Je me suis perdue dans la multitude de librairies du quartier de la Sorbonne, j'ai passé des heures à lire, écrire et regarder la vie sur la terrasse des cafés parisiens, je suis tombée amoureuse des statues grecques du Louvre, j'ai sautillé de joie aux puces Porte de Clignancourt, j'ai marché là où tant de personnages de romans lus et rêvés dans mon enfance avaient posés leurs pieds. J'ai fait la sieste aux Tuileries, je me suis nourrie presque exclusivement de baguette et de café, j'ai appris des poèmes de Rimbaud dans le métro. J'ai esquissé des pas de valse avec un inconnu sur le pont des Arts avant de le quitter dans un éclat de rire, j'ai tutoyé un professeur de la Sorbonne, j'ai plaisanté et dîné avec ce même professeur, je me suis laissé instruire sur Napoléon.

Je suis allée au concert aussi, comme toujours, lorsque je pars en vacances.
Première fois à Paris - première fois à Pleyel.
Dmitri Hvorostovsky, baryton, et Evgeny Kissin, qu'on ne présente plus sur ce blog, dans un programme 100% romantiques russes.
Etudiants en jean, riches bourgeoises en vison, c'était la salle de tous les paradoxes. L'arrière-scène fermée à cause d'un public pas très nombreux, j'ai été redirigée vers le fond du parterre. Quelques minutes avant le commencement du concert, les placeurs nous ont donné le feu vert pour intégrer des rangs plus en avant. Le public chic et posé de Pleyel s'est transformé pour quelques secondes en une horde de gens braillards et aussi distingués que des charretiers. Grosse foire d'empoigne, moi au milieu, stupéfaite et pliée de rire: une telle chose n'arrive jamais dans la Suisse très 'réglos'. Je me suis retrouvé catapultée au quatrième rang, côté chanteur.
Je ne connaissais que très mal le chanteur, tout au plus quelques vagues extraits d'opéras, et encore. Quant à mon pianiste préféré, j'étais curieuse de voir comment il se débrouillait en musique de chambre, il allait passer le test de modestie, quittant la peau du soliste pour revêtir l'habit du 'simple' accompagnateur. Je sais que Kissin a fait plusieurs apparitions en musique de chambre, en duo avec Argerich et Levine, en quintette avec Kremer notamment, et avec la voix délicieuse de Thomas Quasthoff à Verbier, il y a maintenant quelques années. Les critiques avaient été très positives, mais je me réjouissais malgré tout d'entendre par moi-même.
Eh bien, les amis! Evgeny Kissin sait s'effacer, être là pour soutenir et mettre en valeur le chanteur. Celui qui, fêté dans toutes les salles de concert du monde, aurait plus d'une raison pour faire sa prima donna a su garder un caractère humble et innocent. Il s'est retiré des projecteurs tout en gardant son jeu brillant, précis et poétique, ressortant là où il le fallait, restant dans l'ombre lorsque Hvorostovsky tenait le beau rôle.

En ce qui concerne le chanteur, je m'attendais à l'une de ces belle voix russes, veloutées et profondes, comme l'encens de la liturgie orthodoxe. Je n'ai été ni déçue, ni surprise en bien, j'ai simplement reçu ce que je pensais entendre - ce qui n'est pas mal du tout, puisque j'avais une exigence assez haute, à bien considérer les choses. Un baryton russe avec ce grand coffre typique, un son non pas éclatant comme des cuivres, mais un peu voilé, et généreux comme un violoncelle.
Le programme était très bien monté et exécuté, bien qu'à mon oreille de pianiste, le chanteur aurait pu se montrer parfois un peu plus coopératif (mais il s'agit là d'une utopie, je sais bien que les chanteurs ne font - pour la plupart - pas grand cas de leur pianiste, leur accompagnateur. Pour certains, c'est déjà un honneur s'ils vous laissent jouer votre introduction en entier, j'en connais un rayon à ce sujet*). Mais comme Evgeny Igorievich n'est pas né de la dernière pluie, il a toujours bien anticipé et suivi Dmitri Aleksandrovich, pressant le tempo lorsqu'il le sentait à bout de souffle, élargissant là où le chanteur s'attardait sur des passages très lyriques.

Une très belle soirée, ma première soirée de Lieder je pense. Une salle hystérique, standing ovation et trois rappels, Hvorostovsky désigne sa montre pour éviter de nous devoir plus de bis.
J'ai été ravie du public, calme et bien élevé pendant la partie formelle, chaleureux et spontané dans les bis, des échanges du tac au tac avec le chanteur.
J'ai aimé aussi Hvorostovsky qui annonçait ses bis.














Dmitri Hvorostovsky et Evgeny Kissin - lequel a laissé ses cheveux dans sa loge dans un souci de sobriété.

Il s'agit en fait du pianiste Ivari Ilja.


*
une après-midi, devant l'institut de musicologie, j'entends cette brève conversation entre deux chanteuses:
A: j'espère que je ne vais pas faire trop de fautes de rythme, et que je ne vais pas ommencer trop tôt.
B: bah tu t'en fiches!
A: Ah non, quand-même...
B: Quand-même quoi?! C'est au pianiste de te suivre, c'est son travail, il sert à ça. Tu dois pouvoir lui couper ses soli et oublier ou rajouter des temps, il n'a qu'à se débrouiller.

(J'ai failli envoyer mon Norton Anthology of English Literature II à la tête de la chanteuse B.)

samedi 4 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part I

Premier post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008

J'avais quelques réticences à acheter ce coffret de trois CD, pas nécessairement convaincue que Evgeny Kissin et Ludwig van Beethoven s'entendraient vraiment bien.
Finalement, le souvenir du musicien russe jouant le premier concerto lors du Verbier Festival 2007, et le 'prix vert' de la fnac aidant, j'ai repoussé - encore - l'achat de pantalons et fourré la boîte bleu acier dans mon baluchon.

Klavierkonzert Nr. 1 in C-Dur
opus 15

D'emblée, lors de l'introduction, on est séduit par la riche palette sonore dont use Sir Colin Davis. Tantôt cristalline comme un sorbet au citron, tantôt veloutée comme du chocolat fondant, le London Symphony Orchestra s'amuse à étonner l'auditeur dans un jeu plein d'originalité, tout en restant très beethovénien.
Evgeny Kissin pénètre dans un univers qui lui offre la possibilité d'exploiter toutes ses ressources, ce qu'il fait avec un plaisir évident. Ses premières mesures sont comme un combat intérieur, une partie, enthousiaste, qui presse et veut avancer, que l'autre partie, plus sage, essaie de retenir, tension qu'il gardera tout au long de cet allegro con brio Il en résulte un dynamisme extraordinaire, sans qu'il y ait besoin d'avoir recours à des tempi trop rapides. Tout est parfaitement articulé, tant chez le pianiste que du côté de l'orchestre. Les deux parties ont trouvé un dialogue et un équilibre rare, néanmoins, malgré cette beauté proche de la perfection, l'interprétation, loin d'être d'une glaciale précision, reste extrêmement vivante grâce au génie d'Evgeny Kissin, qui, par ses rubati et ses accents savamment placés, sait toujours donner une touche d'inattendu et d'humanité à la pièce.
Il n'a pas peur d'être parfois un peu extrême, et, si certaines articulations peuvent être discutables, au moins les fait-il avec une telle conviction et une telle joie, que l'on peut difficilement ne pas en être charmé malgré tout.
Au premier mouvement assez têtu et d'une fougue difficilement contenue succède un mouvement lent éblouissant de lyrisme. Tout y chante (même le chef d'orchestre), et si vous étiez assez rustre pour avoir gardé les yeux secs jusqu'ici, les magnifiques échanges entre Evgeny Igorievich et la clarinette solo vous contraindront à sortir les mouchoirs.
But.
La palme d'or revient à mon sens au troisième mouvement, rondo: allegro scherzando. Un tempo très vif, des accents à tort et à travers, ce mouvement est enfin joué comme je rêvais de l'entendre depuis longtemps déjà. Pour moi, ce rondo est un Beethoven plein d'humour, enjoué, un Beethoven qui rit sous cape de voir l'aristocratie viennoise choquée par ces accents surprenants, et sans doute pour l'époque, outrageusement révolutionnaires. Un Beethoven qui se moque de tout, que Kissin a su saisir si bien que j'en ai plusieurs fois éclaté de rire. C'est léger, inattendu, spontané et si drôle!
Impossible de ne pas avoir le sourire, de ne pas gigoter sur sa chaise: le jeu est si parlant, comme autant de personnages qui évoluent sur une place de marché. On voit ce mouvement, les écoliers qui rentrent en courant de l'école et se bousculent, la poissonnière qui crie sur son mari en menaçant du doigt, les pavés que la pluie de la veille a rendu glissant... C'est un véritable théâtre auditif qui se déroule dans ce dernier mouvement!
Donnez cette interprétation à un dépressif, je le met au défi de ne pas se mettre immédiatement à sauter de joie.
Merci.
Vraiment.

lundi 29 septembre 2008

Spring & Fall

Il y a quelques mois, je comparais diverse versions de la Ballade op.118 de Brahms. En sortait vainqueur l'interprétation très naturelle de Nikolai Lugansky.
Cette après-midi, j'ai trouvé l'intégrale de l'op.118 par Kissin (joué lors du Verbier Festival 2007), et j'ai enfin pu écouter sous ses doigts magiques mon numéro préféré, soit le cinquième, la romance. Et c'était comme une formulation musicale du soleil brumeux de fin de septembre.
La nostalgie rêveuse d'un automne, les doux regrets de l'été, la magie de la lumière timide sur les arbres mourant doucement.
Chez Lugansky, on assistait à l'éclosion du printemps, explosion de couleurs cristallines, de rires, de joie, ôde à la vie et credo d'un bonheur simple et évident.


Brahms, op. 118 n°5 romance, Evgeny Kissin


Brahms, op. 118 n°5 romance, Nikolai Lugansky

Je file - un besoin urgent de jouer cette romance.

samedi 7 juin 2008

Ballade op.118: qui est le plus Brahmsien?

Voici enfin la note promise depuis quelques semaines, au sujet des diverses interprétations de la Ballade op.118 de Brahms que l'on trouve sur youtube.
J'en ai écouté quelques unes, une sorte de sélection de tout et n'importe quoi mis à disposition sur internet.
J'ai retenu quatre noms:
trois grandes figure du piano, Lugansky, Kissin et Pogorelich, et un jeune lauréat du concours Viotti, Cathal Breslin.

Kissin:

trop lourd, trop rubato, trop collant et pâteux. J'ai beaucoup de peine avec son Brahms mou, ventru et à la respiration difficile. C'est gros, gras et fatigué, le tempo est excessivement lent et de toute manière pas usé de façon adéquate. non, vraiment, je ne sais pas ce qui s'est passé dans l'esprit d'Evgeny Kissin au moment où il à joué cela. Peut-être l'air était-il lourd et moite ou son repas trop copieux? Il a trop bu, mal dormi, perdu sa brosse à dent ou son poisson rouge?
Ma critique est d'autant plus virulente que j'ai beaucoup d'affection et d'affinité avec son jeu. Sa troisième Ballade de Chopin a le pouvoir de m'envoyer à l'hôpital, ses Tableaux me font le plus vif effet. Et il joue un Brahms aussi médiocre!...
je suis dure avec lui, parce que je sais qu'il sait faire mieux. Le cas échéant, ce serait juste une démolition en bonne et due forme, sans aucun intérêt ni pour moi ni pour le pianiste en question. Et un perte de temps.

Pogorelich:

trop hâché. Autant Kissin était mielleux et coulant, autant Pogorelich devrait jouer plus près du clavier et se souvenir que la pédale n'est pas là pour faire joli. La partie lente, en revanche, très introvertie, simple, calme et légère, forme un agréable contraste avec les claquements secs du premier thème. Cette partie paisible est l'une de mes favorite et fait une très sérieuse concurrence à l'interprétation qu'en donne Lugansky.

Brelsin:

fluide mais sans perdre de caractère, il est peu-être un peu trop sec et trop disparate. J'ai le sentiment qu'il peine à avoir une vision global de cette ballade, qu'il hésite encore entre différents affects. Mais dans l'ensemble, son jeu est assez proche de celui de Lugansky, ce qui est évidemment un beau compliment. Un peu de maturité encore et sa 3ème Ballade Op.118 sera brillante.

Lugansky:

tempo très vif, jeu précis et fluide. Il va "tout droit", utilise très peu le rubato, mais en tire une fraîcheur et un naturel magnifique. Tout semble couler de source, facile et évident, le discours musical reste uni et cohérent tout au long de la pièce, et il assume parfaitement la rapidité de son jeu. En ce qui me concerne, cette interprétation de Lugansky est ma référence. (Malheureusement pour moi, il n'existe qu'un DVD de cet opus 118 par Lugansky...)

_____________________
Pour aller plus loin:

Evgeny Kissin - (3)
Nikolaï Lugansky - (1,2,3,4,5,6)
Ivo Pogorelich - (3)
Cathal Breslin - (1,2; 2,3,5, 6)

mardi 3 juin 2008

Evgeny Kissin et Kremerata Baltica ou l'autre visage de Mozart

Tonhalle Zürich, 01.06.2008, 19:30

Ça y est enfin. C'est arrivé vite, et j'ai dû patienter si longtemps. Mais ce soir, ça y est, j'entre dans la Tonhalle, je monte à la galerie, trouve ma place, la respiration qui s'accélère en apercevant le grand piano noir, si proche.
Les jeunes musiciens de la Kremerata Baltica prennent place sous les applaudissements chaleureux du public.
Silence.
* Ca y est, cela devait arriver: il aura eu un problème de dernière minute, le directeur de la Tonhalle va monter sur scène nous annoncer que. *
Soudain, un frémissement, et, sous un tonnerre d'applaudissements, le grand virtuose russe se fraye un chemin jusqu'à son instrument.
* ouf! *


Mozart: Klavierkonzert Nr 20 in d-moll
L'orchestre, dont les deux premiers violons alternent dans la fonction de chef d'attaque, se lance dans un Mozart surprenant. Sombre, dubitatif, passionné, fougueux. Evgeny Kissin suit le ton donné, allant jusqu'à jouer un Mozart déjà très profondément romantique, un Mozart diamétralement opposé à celui, très Wienerklassik d'Alfred Brendel, le soir d'avant. Ce soir, c'est un Mozart dont la luminosité gaie et insouciante est voilée par une sorte de questionnement intérieur mélancolique, et même, lors de la première cadenza notamment, un Mozart énergique, têtu, exaspéré, qui tape du pied et s'énerve. Cette première cadenza, c'est Beethoven plays Mozart - à tel point que je me demande qui a écrit la cadence: Mozart lui-même? Ou Kissin?
Le finale est vif, pétillant, spontané, à l'image de ce tout jeune orchestre qui sait lui conférer une fraîcheur rarement égalée.
Un Mozart qui a du corps, un Mozart quasi beethovenien, que Simon et moi, pourtant vraiment pas fervents amateurs du compositeur autrichien, apprécions plus qu'il n'est possible de le dire.

Britten: Variationen über ein Thema von Frank Bridge, Op. 10
Je n'avais jamais entendu parler de ces Variations Op. 10 - il faut dire que je connais très mal Britten, mis à part la présentation d'orchestre pour une jeune personne (que nous avons tous entendus, enfants) et des extraits de son opéra The Turn of the Screw (que j'adore: il faudra que j'en parle une fois) - c'était donc une découverte.
Une très très bonne surprise. Le jeune Britten a écrit ses 10 variations sur un thème de Frank Bridge, qui n'est autre que son premier professeur de composition. Il compose en choisissant les influences dans une très large palette de styles et de formes (Romance, Aria italiana - que les violons II + altos jouent comme de la guitare! - Wiener Walzer, Moto perpetuo, Funeral March et Fugue), ce qui confère à cet opus 10 un caractère très plaisant, avec beaucoup de tableaux différents.
Kremerata Baltica affichait un plaisir évident et beaucoup d'humour en jouant ce Britten, ce dont la pièce a profiter de manière très favorable. Ce jeune Britten gagne apparemment à être interprété par un orchestre jeune lui aussi.
Une très belle découverte, le titre a aterri sur ma liste de CDs à acheter le jour où je serai moins pauvre, et Simon n'a, ni une. ni deux, acheté le CD proposé dans le hall de la Tonhalle, que nous avons ensuite écouté le lendemain matin.

Prokofiev: Symphonie classique, Op. 25, Nr 1
Je n'ai pas noté beaucoup dans mon carnet Moleskine à propos de ce Prokofiev. Simon l'attendait avec impatience, pour ma part, j'étais curieuse de me souvenir comment est cette 1ère symphonie. Kremerata baltica l'a interprété avec brio, beaucoup de fougue, beaucoup de plaisir, beaucoup de sourires. Décidément, les œuvres de jeunesse leur vont admirablement, comme sur mesure! Cette symphonie est elle aussi venu rallonger ma liste d'achat.

Mozart: Klavierkonzert Nr 27, B-Dur
Le deuxième concerto du soir, cette fois en majeur: sera-t-il aussi surprenant que le premier, en mineur?
Yes, he is. Il est espiègle, vif, mais doux pourtant, et reste quelque peu songeur. Le mouvement lent merveilleusement construit, une ligne mélodique très pure, à la fois cristalline et profonde, de beaux dialogues entre le pianiste et l'orchestre. Et le rondo, construit sur la vieille mélodie populaire allemande Komm' lieber Mai und mache die Wiesen wieder grün est un agréable retour en enfance, aussi léger et frais que les joues rouges barbouillées de jus de fraise du petit enfant qui le chantonne dans le jardin.

Malgré cette très brillante performance, la salle est restée relativement froide, n'a réclamé que deux rappels: une Türkischer Marsch enfin bien jouée (!) et une valse lente de Chopin. Alors que Simon est moi battions encore énergiquement des mains, les auditeurs ont commencé à quitter la salle. Et nous avons été fâché contre eux tous!

En conclusion de cette soirée, je dirais que j'ai découvert Britten vraiment et appris - en deux heures ! - à aimer Mozart. (Bien que je ne sois pas sûre que le Mozart de ce soir aie été très "académique".) Anyway.

jeudi 15 mai 2008

Le musicien respire

Si vous écoutez l'Arabesque de Schumann sous les doigts de Evgeny Kissin (promis, je ne vais pas le mentionner dans chaque article. Mais.), vous remarquerez que l'on entend beaucoup les inspirations du pianiste. Les respirations "musicales" si je puis dire, celles qui ne sont pas naturelles et inconscientes - du moins au départ - mais qui sont dictées en quelque sorte par la phrase musicale.
Etant pianiste, la respiration a longtemps été pour moi quelque chose d'aussi secondaire que les battements du coeur ou le clignement des yeux. Jusqu'à ce qu'un jour, devant le public genevois, j'ai joué deux pages de Liszt en apnée, sous l'influence du stress. J'en suis par ailleurs presque tombée de mon tabouret; le clavier gondolait dangereusement, les touches blanches m'aveuglaient, et, pire que tout, le clavier s'est transformé en une alternance à l'infini de touches noires et blanches, une perte de repère totale et terrifiante. Heureusement, un unisono de mi avec point d'orgue m'a permis d'inspirer profondément et de retrouver mes esprits.
Depuis ce jour, j'essaie de respirer de manière plus ou moins consciente. Dur dur.
Je n'avais jamais entendu un pianiste respirer. Par-contre, mon professeur de violoncelle respire fort et beaucoup avec la musique. Certains de ses élèves avancés le copient, ce qui me semblait être affecté et une peu je-me-la-pète. Donc pas pour moi.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine. Beaucoup de nuit sont venues, beaucoup d'heures ont sonné, beaucoup de jours s'en sont allés.

Et j'étais dans le train cheminant dans le soleil de midi, les yeux errant à travers champs et les oreilles souriant à la troisième Ballade de Chopin - ma préférée en ce moment. Là, je suis surprise d'entendre les inspiration d'Evgeny Kissin, bruit qui se perdait lorsque je l'écoutais chez moi, dans le lecteur CD. Force m'a été d'admettre que le souffle de l'artiste, loin d'être ridicule, affecté ou déplacé, contribue au ressenti de la musique. Entendre le musicien respirer, c'est une manière de respirer avec lui, d'entrer en symbiose avec son jeu. Personnellement, j'irais jusqu'à affirmer que le bruit de la respiration me procure un plaisir aussi intense qu'une note aiguë fine, cristalline et perlée qui tombe légère comme une goutte de pluie.

Vivent les musiciens que l'on entend respirer avec la musique!
Sans mentionner qu'un musicien qui respire est un musicien qui joue plus librement, avec d'un côté un son plus ample, donc plus rond, et de l'autre sera beaucoup moins enclin à des tendinites et autres douleurs dans le dos et la nuque.
Alors...
A vos marques, prêts.... Respirez!

samedi 3 mai 2008

Medici.tv, la source de tous vos bonheurs!

C'est chez Bruno que j'ai appris la bonne nouvelle: Medici-arts, le site qui avait diffusé - gratuitement et dans une très bonne qualité - l'intégrale des concerts donnés dans le cadre du Verbier Festival, Medici-arts, grâce à qui j'ai fait la découverte la plus post-mégalo-dantesque de tous mes vingt ans* , Medici-arts raccourci son nom et agrandi son offre!
Medici.tv que ça s'appelle maintenant. Et le site fourmille de milles vidéos. Chefs d'orchestre, concerts historiques, les plus grandes figures du violon et les géants du piano, tout y est.
Il faut aller voir. Vraiment.
Medici! vieni, vieni, vieni! (<- j'ai une longue journée derrière moi, et puis la fièvre me fait un peu délirer. Scusa mi.) Rien à voir mais lundi, j'étais à la Hochschule der Künste Bern ( kurz: HKB) pour écouter un cours du professeur Tomasz Herbut (on prononce Tomache, si comme moi, vous ne le saviez pas), et un petit Polonais jouait du Brahms. Quelque chose d'ultra connu, que ça m'a fait enrager de ne pas retrouver les références. [Note personnelle: ma tête est un vrai capharnaüm chaotique, il faudrait ranger un peu cet été.]
Bref. Je viens de tomber nez à nez avec Evgeny Kissin qui joue exactement ce Brahms. En passant: Simon, est-ce que c'est cette balade que tu joueras lundi soir? (Si oui, je te tape très fort en pensée.) Et puis, dites, les gens, pourquoi les doigts de Kissin ne tremblent pas quand il joue? Parce que moi, mes mains, c'est comme si j'avais le Parkinson, et le seul avantage que j'ai trouvé à ce jour, c'est pour le vibrato au violon ou au violoncelle: ça sort tout seul, c'est incredibeule but trou.

Toujours dans la youtioubophonie, j'ai vu qu'il y avait "mon" concert, ma première confrontation avec Kissin. Je ne peux que vous le mettre:


*L'article que j'avais écrit suite à ce choc:

samedi 4 août 2007

Евгений Кисин

Je cherche mes mots. Je cherche, sans trouver, depuis bientôt une semaine. A en croire que j'ai touché aux limites du langage verbal.

"La Musique comme moyen d'exprimer l'inexprimable" - Richard Wagner

C'était un hasard, dimanche soir dernier. En cherchant je ne sais plus quoi sur le ouèbe, j'ai atteri sur le site du Verbier Festival. Retransmission en live ici. Et subitement, je vois le grand maître avancer sur scène, se frayant un chemin entre les musiciens de l'orchestre. Kissin en direct, ça ne se loupe pas. Je branche les écouteurs pour une meilleure qualité sonore (oui, en effet, je trouve que la qualité des hauts-parleurs de mon portable est pitoyable). Silence. Quelle sera la pièce? Le chef regarde ses musiciens, lève la baguette. Les quatre accords de Do Majeur annoncent le 1er concerto de Beethoven. Mon concerto à moi (si vous ne vous souvenez pas, regardez ici). Je descends en coup de vent prendre la partition restée sur le piano. A mon retour devant l'écran, l'orchestre a quasi fini l'introduction, les mains du pianiste viennent prendre place au-dessus du clavier.

Et là c'est le coup de foudre.

Chaque note est travaillée avec soin, attaquée et quittée différemment de la note précédente. Un toucher incroyable, une sensibilité, un suivi de la ligne mélodique et une dextérité remarquable.

kissin

Malgré des critiques très peu flatteuses, reprochant notamment à Evgeny Kissin un tempo trop rapide, pas assez de respirations, trop de technique et pas assez de musicalité, ce concerto a été pour moi une expérience des plus marquantes dans ma vie.
Je suis tombée amoureuse de la musique, du piano, de Beethoven, du concerto, de Kissin. Pas juste un amour pudique comme avant. Avant, j'"aimais bien" la musique. Depuis ce concert donné dimanche soir dans la salle Médran à Verbier, c'est une relation passionnelle que j'ai avec la musique. La musique occupe ma pensée jour et nuit. Je l'aime jusqu'à en avoir mal. Mal parce que, comme le disait Rachmaninov, que je comprends enfin: "La musique suffit à toute une vie, mais toute une vie ne suffit pas à la musique". Ma vie sera trop courte pour la musique. D'autant plus que j'ai déjà gaspillé 20 ans de cette courte vie.
Cette passion a eu des effets secondaires très positifs. En plus de passer la moitié de mes journées à me promener dans l'univers noir et blanc du clavier, je me suis lancée avec un très vif plaisir dans les études affreuses, horriblement ennuyeuses de Hanon, et je ne vois pas passer l'heure d'arpèges, de gammes en tierces et octaves. (Pour ça, je sais que plus d'un apprenti pianiste deviendra vert de jalousie!). Et puis, comme le monde de la musique classique est un monde très élitiste, il faut d'urgence que je me remette un peu à compléter ma culture générale. Recommencer à lire les grands auteurs. Traîner un peu plus souvent dans les musées, expositions et autres manifestations culturelles.
Les vacances vont être très courtes!

[cliquez ici si vous voulez voir l'article dans son contexte initial]

mercredi 23 avril 2008

Pictures of an Exhibition: Evgeny Kissin versus Ivo Pogorelich

Oyé oyé brave gens!
Ce soir, je me lance un (très) grand défi: ce soir, je vais tenter d'être objective en parlant de musique. Et même plus: objective en comparant deux versions des Tableaux d'une exposition de Mussorgsky, soit la version culte d'Ivo Pogorelich et ma version de référence de Evgeny Kissin.

*Concentration maximale*
Y a pas photo, l'enregistrement réalisé par Evgeny Kissin en 2001 est le nec plus ultra.
Lavinie! objective on a dit...

...
Bon. Soit.
*tu peux le, tu peux le faire*

pogorelich

J'ai écouté les deux enregistrements, celui d'Ivo Pogorelich chez Deutsche Grammophon (1997) et celui d'Evgeny Kissin chez RCA (2001). Deux qualités sonores différentes, en faveur de Kissin - cela va être encore plus difficile d'être objective. En entier d'abord, l'un après l'autre, puis chaque pièce séparément.

  • En entier
    Le résultat est très différent et me plaît tant pour l'un que pour l'autre.
    Pogorelich a globalement opté pour des tempi plus lents - ou moins rapides - que Kissin.
    Le sentiment d'unité est peut-être plus marquant chez Pogorelich, peut-être du fait de ses Promenades qui se ressemblent plus entre elles que celles de Kissin. Mais j'aime aussi les grands contrastes de Kissin.

  • Les promenades
    Globalement plus lentes chez Pogorelich. Musicalement, je ne pourrais pas donner ma préférence à l'un plutôt qu'à l'autre. Par-contre, s'il s'agissait d'aller voir une exposition, j'accompagnerais plus volontiers Pogorelich, qui se laisse le temps de passer d'un tableau à l'autre. Parce que, comme certains le savent peut-être, je suis d'une lenteur exaspérante lorsqu'il s'agit d'expositions. J'aime prendre mon temps pour apprécier pleinement!

  • Gnomus
    J'aime beaucoup la version de Pogorelich, qui montre un gnome hideux, violent, un nain qui déborde de haine et de rage. On imagine très bien le rictus affreux, les yeux injectés de sang et son attitude menaçante. Une version très osée, avec un son rauque, dur et brutal. Kissin reste trop sage, trop soucieux de la beauté du son. Ce gnome est laid, sa musique doit l'être aussi!

    1+ pour Ivo Pogorelich

  • Il vecchio castello
    Pogorelich prend un tempo assez rapide, qu'il tempère avec des rubati plus ou moins heureux. Je n'arrive pas à me retrouver dans cette vision, j'ai presque l'impression qu'il la passe un peu vite, parce qu'il faut bien jouer cette pièce qui fait partie de l'œuvre...
    J'aime en revanche beaucoup l'interprétation de Kissin. Cette fois, la qualité du son se colle parfaitement à cette peinture un peu nostalgique du vieux château. Le temps est suspendu comme la vieille demeure qui semble flotter au-dessus du brouillard. C'est figé, c'est mélancolique, c'est poétique, c'est raffiné. Et c'est le seul Vecchio castello que je ne trouve pas ennuyant.

    1+ pour Evgeny Kissin

  • Les tuileries
    Ici, je doute qu'un pianiste réussisse un jour à surpasser la version de Kissin. Ce qu'il fait est incroyable: un tempo très rapide et une clarté de l'articulation... Ses staccati me donnent la chair de poule à chaque écoute. Autant Evgeny Kissin nous peignait un château immobile et solitaire, autant il peuple ses Tuileries d'un ribambelle de gamins criards. La puissance évocatrice est telle qu'on les entend rire, crier, se chamailler, se taquiner. L'interprétation de Pogorelich est molle et lourde à côté.

    1+ pour Evgeny Kissin

  • Bydlo
    Chez Pogorelich, le char est lourd, très très lourd, et les bœufs très fatigués, exténuées, tirent avec peine leur charge sur la route embourbée. Le dur labeur de ces bœufs rappelle le travail de Sisyphe, cette pierre si énorme, si lourde, cette pente si raide. Et cela semble ne jamais vouloir avoir de fin. Kissin nous montre plutôt un simple attelage qui rentre des d'une journée aux champs. Les bœufs sont fatigués, mais pas encore à bout de force. Pogorelich donne une dimension quasi symbolique à son Bydlo, qui me plaît beaucoup. Je viens de voir une hypothèse selon laquelle le joug des bœufs serait aussi le symbole de l'oppression polonaise, ce qui vient renforcer la justesse de l'interprétation de Pogorelich.

    1+ pour Ivo Pogorelich

  • Ballet des poussins dans leur coque
    Une nouvelle différence dans le choix du tempo qui se révèle décisive. Les poussins de Pogorelich sont encore à moitié endormis et titubent un peu. Ceux de Kissin sont en revanche en pleine forme et piaillent à tout va. Ici encore, comme dans les Tuileries, un touché très fin, une articulation époustouflante pour un Ballet léger comme ces petits poussins jaunes qui tourbillonnent de manière totalement désordonnée et crient à qui mieux mieux. Une excellente version.

    1+ pour Evgeny Kissin

  • Samuel Goldenberg und Schmuyle
    J'ai un peu de peine avec la seconde partie de Pogorelich, que je trouve décidément trop maniérée, du moins d'un point de vue musical. Après, pour ce qui est du sens, l'idée de ces rubati, de cette sorte d'hésitation permanente est tout à fait défendable. Soit qu'il s'agisse dans cette seconde partie du juif riche (d'où le caractère très maniéré), ou du juif pauvre qui regarde avec convoitise, aimerait mais n'ose pas vraiment (d'où le caractère hésitant). J'ai un avis partagé entre la version de Pogorelich que je trouve très intéressante, et celle de Kissin que mes oreilles préfèrent

  • Le marché de Limoges
    Ici je m'avoue perplexe. Les deux, Pogorelich et Kissin, présente un marché plus ou moins identique! Je les aime donc les deux. Une très grande virtuosité pour rendre en musique ces femmes qui qui vendent leurs légumes dans un joyeux brouhaha, l'oreille distinguant parfois un bout de phrase avant de le perdre à nouveau dans cette confusion de mots lancés de tous côtés.

  • Catacombes (sepulchrum romanum)
    Pour ces deux pièces, ma préférence va aux versions de Kissin, avec une sonorité fragile mais pas creuse, comme quelque chose d'incertain, un songe plus qu'une réalité. Une main droite extrêmement légère pour Con mortuis in ligua mortua pour souligner le caractère presque surnaturel de la pièce, peut-être déjà dans l'eau-delà. Avec Kissin, les Catacombes ont un côté effrayant, mais elles exercent aussi une sorte d'attirance irrésistible. Et dans la seconde pièce, le spectateur converse avec des spectres vaporeux qui traversent l'air immobile. Pogorelich reste à mon sens trop terre à terre.

    1+ pour Evgeny Kissin

  • Baba yaga
    Ici, c'est à nouveau Pogorelich qui a ma préférence. Sa Cabane sur des pattes de poule est une grosse machine terrifiante et infernale. Ses changements incessants de tempo accentue le caractère imprévisible de cette apparition diabolique dont le mécanisme nous échappe totalement (et rend le tout autrement plus inquiétant). Comme pour Gnomus, Pogorelich nous offre quelque chose de très peu conventionnel qui correspond tout à fait à cette chose étrange qu'est la cabane sur des pattes de poule. Et Kissin reste trop obsédé par la beauté du son pour oser une interprétation aussi convaincante que celle de Pogorelich.

    1+ pour Ivo Pogorelich

  • La grande porte de Kiev
    J'ai un faible très certain pour les cloches que Evgeny Kissin fait sonner à toute volée à la fin de la pièce. Pogorelich, malgré une très belle version, n'arrive pas à rivaliser avec ce son de cloches que Kissin arrive à produire et qui confère à sa grande porte un caractère grandiose et une richesse d'imagination supplémentaire. Le son est grand, rond, plein, vibrant comme des lourdes cloches.

    1+ pour Evgeny Kissin


evgeny_kissin

    5-3 pour Evgeny Kissin... (Ouf!)
    Mais je ne pense pas que ce soit utile de raisonner comme ça. Il ne s'agit pas d'un match de foot, mais de musique!

    Pour ma part, je préfère encore et toujours la version de Kissin,simplement déjà pour ses Tuileries que je n'échangerait contre rien au monde, et aussi parce que les deux pièces dans lesquelles Pogorelich cartonne - Gnomus et Bydlo - sont, avec Il vecchio castello les trois pièces que j'écoute le moins.

    La version d'Ivo Pogorelich reste sans doute une référence, en tout cas je le trouve vraiment excellente et, selon moi, elle mérite les éloges dont on la couvre. Foncez donc sans crainte chez votre disquaire (ha, je lui fait un bon coup de publicité là, à Pogorelich. Pour ma peine, il pourrait se pointer une fois en Suisse, non?), et achetez l'une ou l'autre de ces Expositions!