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mercredi 19 décembre 2012

Isabelle Faust ou la Belle au bois dormant

Ce blog n'a encore jamais parlé d'Isabelle Faust. (C'est grave.)
J'ai donc choisi de vous présenter un enregistrement paru chez Harmonia Mundi, le label le plus esthétique que je connaisse - je sais, on s'en fiche, un CD, ça s'écoute (mais le klariscope vous prouvera que ce n'est pas tout à fait vrai et que le grand méchant loup du marketing est partout).
Donc Isabelle Faust. En deux temps, trois mouvements: 

Isabelle Faust naît en 1972 à Esslingen, en Allemagne. Elle commence le violon à l''âge de 5 ans, fonde un quatuor à l'âge de 11 ans et obtient le premier prix au concours Leopold-Mozart à l'âge de 15 ans. (Plan quinquennal, bonjour.) Son répertoire s'étend de Bach à Ligeti. Son intégrale des sonates de Beethoven avec le pianiste Melnikov ainsi que l'enregistrement des concertos de Berg et Beethoven sous la direction de Claudio Abbado ont été salués par un Diapason d'Or et un Gramophone award, un Diapason d'Or lui a également été décerné pour ses sonates et partitas pour violon seul (vol. I) de Bach.
Et puis elle joue le Stradivarius de 1704 "La Belle au bois dormant". (Le titre de l'article fait donc référence au violon de Faust et pas à mon activité sur ce blog.)

Label: Harmonia Mundi
Date de parution: 17.02.2012
Durée totale: 68'58

Berg | Beethoven: Violin Concertos, Isabelle Faust, Orchestra Mozart, Claudio Abbado

En choisissant de réunir le concerto de Berg et celui de Beethoven sur un CD, Abbado et Faust annoncent d'emblée que l'enregistrement mise avant tout sur le contraste. Le caractère sombre et introverti du sérialisme de Berg s'oppose s'oppose au Ré majeur lumineux de Beethoven, les pensées morbides de l'un –encore très "esprit Fin de siècle"– tranchent avec la joie communicative de l'autre. 

Le violon de Faust flotte, fragile et diaphane comme une jeune fille pâle. Comme Manon Gropius, la fille d'Alma Mahler et Walter Gropius, décédée à l'âge de 18 ans et à qui Alban Berg dédie son "Concerto à la mémoire d'un ange". Au dessous, un orchestre qui semble détraqué, qui sonne creux comme une trahison, quand il n'est pas déchiré par des sons très bruts (au tuba notamment) qui évoquent les pulsions primitives de la terre, l'aspect organique de la mort et de la décomposition. Un jeu très sombre qui marque bien l'immense espace qui sépare le violon solo de l'orchestre, sans toute fois perdre une certaine cohérence de l'oeuvre.

Beethoven s'ouvre sur la sonorité très feutrée des quatre coups de timbale et de grandes respirations qui contribuent à donner à la pièce un caractère très frais et spontané. Faust s'insère dans cet orchestre de velours avec son violon qui reste chaleureux jusque dans les aigus les plus extrêmes. C'est déjà un plaisir en soi que de se laisser porter par la douceur des aigus. Pourtant Faust va bien plus loin, elle suit Abbado dans sa quête de fraicheur et se permet quelques subtils rubato qui donnent au concerto un rendu très naturel. L'auditeur a l'impression que les musiciens inventent le concerto au fur et à mesure qu'ils le joue. La technique brillante de Faust lui permet chanter ses mesures apparemment sans effort et de dévoiler un jeu tout en délicates nuances et subtiles retenues. 

Si chacun de ces concertos reçoit une interprétation très réussie, c'est surtout réunies que ces deux pages dévoilent tous leurs parfums. Le malaise résigné du concerto de Berg s'associant par opposition au naturel gai et insouciant de celui de Beethoven.

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Autres critiques:
Res Musica
Klassik.com (en allemand)

lundi 23 mars 2009

l'ESN invite un chef et un soliste pour un programme placé sous le signe de la création

Temple du Bas, Neuchâtel, dimanche 22 février 2009, 17:00


C'était dimanche. C'était les vacances. J'avais oublié ce léger détail, qui s'est avéré être de première importance lorsque j'ai consulté l'horaire des bus à l'arrêt: rien avant une demie heure. Sauf que dans une demie-heure, mon concert aurait déjà commencé. Il a fallu aller à la gare, attendre, attendre, puis sortir en courant, traverser la ville au triple galop, glissant dans la neige collante, et entrer à la dernière minute dans le Temple du bas. Ouf!


Deux pièces contemporaines dont une création, un concerto et une symphonie. De quoi rester bien réveillé. L'ESN - Ensemble Symphonique de Neuchâtel (fusion entre l'OCN et l'OSN (orchestre de chambre, respectivement symphonique de Neuchâtel) jouait sous la baguette de l'excellent chef invité Noam Sheriff et avait l'honneur d'accompagner le grand clarinettiste Pascal Moraguès dans le concerto pour clarinette de Weber.
En préambule au concert, Noam Sheriff a pris le micro, pour expliquer, dans un anglais à l'accent chaleureux et plein d'humour, les deux pièces contemporaines, la création de Vincent Pellet, et sa propre composition, Prayers. Une initiative encore trop peu prise, alors qu'on sait à quel point la connaissance aide à la compréhension, qui elle est un élément clé dans l'appréciation d'une œuvre. Donc - commentez, ou faites commenter les œuvres, parce que le nombre d'auditeurs qui lisent le programme est très restreint.

La soirée s'ouvrait sur ESN 253, commande de l'ESN à Vincent Pellet, présentée en création mondiale. J'avais déjà eu l'occasion d'entendre l'une de ses oeuvres lors du concert de clôture du conservatoire neuchâtelois, si ma mémoire est bonne, et je crois pouvoir affirmer que j'ai du plaisir à ses compositions. Cette nouvelle partition entendue ce soir n'a pas changé mon opinion. Je n'ose pas trop m'aventurer à une présentation de l'oeuvre, car les notes prises dans mon petit carnets s'enchevêtrent d'une telle manière qu'il me paraît impossible de ne pas mélanger les éléments des deux compositions contemporaines de cette soirée. Mais, si je ne m'abuse, c'est bien chez Pellet que le thème ne fait curieusement son apparition qu'à l'extrême fin. Et pour éviter de trop m'embrouiller, voici le court - trop court! - descriptif tiré du programme:


Commande de l’Ensemble Symphonique de Neuchâtel, ESN 253 fait référence au métal radioactif découvert pour la première fois sous la forme de son isotope 253, récupéré dans les débris résultant d’une explosion thermonucléaire (bombe H) : l’einsteinium (Es). En physique nucléaire et en chimie, deux atomes sont dits isotopes s’ils ont le même nombre de protons en leurs noyaux mais un nombre de neutrons différent. On obtient de l’einsteinium (Es) en bombardant les atomes de plutonium avec des neutrons lents (n), ce qui aboutit aux initiales Esn. Dans la pièce « Esn 253 », les différents éléments chimiques de l’einsteinium sont représentés par des sons clefs : H = si, Es = mib, etc… L’oeuvre est construite en une suite de réactions en chaînes. Deux séries de notes distinctes se confrontent, ce qui aboutit à de nombreuses explosions sonores et de flux rythmiques. Les différentes unités rythmiques et harmoniques vont peu à peu s’organiser, fusionner pour se transformer en une ligne homogène puis une seule note, le mib.
Vincent Pellet.


Noam Sheriff expliquait également la symbiose des Juifs allemands de la fin du XIXe siècle, dans leur combination entre culture, intellect, etc. On citera évidemment Einstein, mais également Freud et Schönberg, qui ont changé le monde, volontairement ou involontairement, progrès ou catastrophe.
Une oeuvre que l'orchestre et le chef semblaient avoir à coeur, et qui a été jouée avec beaucoup d'engagement.

Venait le concerto pour clarinette de Weber, lequel nous a permis d'admirer la musicalité et la virtuosité du soliste. Dans cette pièce, on sentait malheureusement également un orchestre quelque peu déstabilisé par la présence d'un soliste et d'un chef invité, et à plusieurs reprises, chacun a du y mettre du sien pour que soliste et orchestre jouent la même musique, avec un conflit évident dans le troisième mouvement, entre l'orchestre qui s'accrochait au tempo pris par leur chef et un Pascal Moraguès qui tentait de prendre de la vitesse à la moindre occasion. (Ce qu'il a d'ailleurs confirmé au moment de donner son bis, qu'il a annoncé comme La même chose, mais plus vite.)(Mais l'orchestre a gardé son tempo avec une précision de métronome.)
Pascal Moaraguès a un son absolument époustouflant dans les sonorité piano, noble et plein, tout ce que la clarinette sait offrir de meilleur, et une virtuosité facile, presqu'en passant, avec une joie quasi enfantine à être sur scène. Par contre, j'aime moins ses forte, mais cela, c'est sans doute plus dû à mon rapport avec l'instrument qu'aux capacités du soliste; la clarinette ne cessera jamais de m'intriguer pour la noblesse de son son dans les faibles puissances d'une part - quel plus beau dolce que celui produit par une clarinette? - et la coleur criarde à la limite du vulgaire dès qu'il faut donner de la puissance.

Prayers de Noam Sheriff, c'est la chaleur écrasante du midi, dans les rues vides et immobiles, avant que tout cela ne s'anime en discussions virulentes, like an disput in a synagogue. Les arguments fusent, le ton monte, la tension également, avant de retrouver ce Es synonyme de paix, comme si tout le monde s'était mis d'accord. Vous pouvez le lire, une oeuvre et une interpretation très imagée, presque un théâtre.

En final, la 8ème de Beethoven, pour laquelle l'acoustique du Temple du Bas ne semble pas adaptée. Elle m'a paru beaucoup trop sèche pour cette pièce chaleureuse et passionnée. C'était bien pour les œuvres contemporaines, et puis Weber, pourquoi pas. Mais pas pour ce Beethoven. Cela manquait également de fusion entre les vents et les cordes, qui sonnaient comme deux clans distincts, les Montagues et les Capulets de l'orchestre (Le chef et le percussionniste étant les neutres, ou Roméo et Juliette). Mais malgré cela, les musiciens se sont jetés sur ce Beethoven comme des affamés, tout à leur affaire, heureux de jouer cette musique grandiose - un peu trop pour les cuivres, excessivement forts et mal accordés (Les cors!!!) - qui fuse de partout, tourbillonne et vous laisse complètement abruti après l'évanouissement de la dernière note.

lundi 24 novembre 2008

{Lucerne Festival} am Piano - Alfred Brendel, Abschiedskonzert

KKL, 23.11.2008, 18:30

Heute versuche ich es mal, eine Kritik auf Deutsch zu schreiben. Früher oder später werde ich mich schliesslich dazu entscheiden müssen, denn es sieht ja immer mehr so aus, als ob ich mein Studium in Wien fortsetzen werde...

Den Text hatte ich bereits auf der zweistündigen Rückfahrt im Zug in meine Agenda gekritzelt, weil ich mein Buch schon bei der hinfahrt fertigelesen hatte - das reinste Drama: ich wusste vorerst gar nicht, was ich während der langen Reise anstellen sollte. Wie ich vom Konzert noch völlig durcheinander war, ist mir die 'Kritik' auch ein wenig sonderbar geraten:


  • Haydn (1732-1809): Variationen in f-moll, Hob XVII/6
  • Mozart (1756-1761): Klaviersonate in F-Dur, KV 533
  • Beethoven (1770-1827): Klaviersonate in Es-Dur "Quasi una fantasia", Op. 27, Nr. 1
  • Schubert (1797-1828): Klaviersonate in B-Dur
Zug von Luzern nach Bern, 21:35, kurz nach Zofingen. Es schneit, die Nacht ist lila gefärbt, Himmel und Erde weiss umwirbelt. Es herscht so was wie Weihnachtsstimmung.
Im Zug ists gemütlich vollgestopft; junge Männer in Uniform die zurück in die Kaserne müssen, Studenten aus dem Wochenende kommend und Konzertbesucher mit dem Programm in der Hand. Es werden dicke Romäne gelesen, Physik-Übungen fertig gemacht, Haydn- und Mozartpassagen diskutiert. Eine lockere, freundliche Atmosphäre, nach einem emotional sehr schönen Abend.
Alfred Brendels Abschiedskonzert, sein letzter Auftritt in der Schweiz. Wenn ich mich nicht irre, so war es denn auch auch seiner letzten Konzerte überhaupt, in einer Abschiedstournee die in einem Monat in Wien endet.
Der Konzertsaal des KKL war klatschvoll - nicht so arg wie der Zug, aber immerhin. Stühle waren noch auf der Bühne gereiht, das Publikum war (mindestens) aus der ganzen Schweiz angereist. Alles war gebannt, der Meister trat mit seinen gedehnten, elastischen Schritt ein, verbeugte sich kurze, und spielte Haydn. Und das mit so viel innerlichem lachen, dass mir unwillkürlich die Mundwinckel hochgingen. Danach folgte eine frische, unbefangene Mozartsonate, leider immer wieder von Husten und sonstige pfeifende und gurgelnde Geräusche gestrtört (das KKL-Publikum ist dieses Jahr irgenwie sehr kränkelnd). Dieser Mensch scheint Mozart au dem FF zu kennen und zu verstehen, alles ist so natürlich, so selbstverständlich, so einfach und überzeugend. Heiter aber nicht frivol, leicht aber nicht leer. Wunderbar!
Vor der Pause noch eine Beethovensonate quasi una fantasia, die Brendel auch wirklich quasi una fantasia spielt: eine wenig verträumt, ein wenig in sich hinein gekehrt, manchmal auch leicht zaghaft, aber nie zuviel - es bleibt ja Beethoven und soll nicht irgendeinen Brahms oder Schumann werden.
Nach der Pause dann Brendels Prachtstück, die grosse B-Dur Sonate Schuberts, die Brendel letzen Sommer in Zürich so unsagbar schön gespielt hatte, dass ich das gleiche Programm heute Abend noch einmal hören musste. Vier Stunden Zug um Brendel mit dieser Sonate noch einmal zu hören - es hätten auch acht Stunden sein können: Brendels Interpretation war wieder einmal bezaubernd, in einer Weise die, glaube ich, allen Konzertanwesenden noch lange im Gedächtnis bleiben wird. Wie damals in der Tonhalle, stehe ich vor einem grossen Fragezeichen: wie kann ich, mit Worten, diese unvergessliche Einspielung ausdrücken? Poesie wäre da wohl das einzige Mittel, es einigermassen hinzukriegen. Aber ich kann nicht dichten. Damals hatte ich das Vollkommene aus Brendels Interpretation hervorgehoben, heute würde ich hinzufügen, dass diese auch vollbracht ist. Weiter denk ich geht's auf dem Weg, den Alfred Brendel gegangen ist, nicht mehr. Der nächste, der Schubert spielen will, muss sich etwas anderes einfallen lassen, eine andere Richtung einschlagen. Brendel spielt wie wenn er jeden Nachmittag Kaffee und Kuchen mit dem Schubert gehabt hätte, und sie zusammen geplaudert und über Schuberts Kompositionen gesprochen hätten. Alles ist drin, alles, und der feinste wiener Esprit, dieses Schmuntzeln, diese sonnige und freudige Sprache, und der Humor, der hinter jedem Satz steckt, immer bereit, aufzutauchen. Fügt man Brendels unverwechselbare zarte und klare Klangfarbe hinzu haben wir Schubert in seiner edelsten und wahrhaftigsten Seite.

Nach einer standing ovation gabs eine kurze Rede, Brendel nahm dann auch das Mikrophon - vergass allerdings, es zu benutzen (die akkustischen Fähigkeiten des KKL wurden auf Probe gestellt, und es stellte sich heraus, dass man sich ohne Mikrophon wirklich von der Bühne aus mit der hintersten Reihe des vierten Balkon verhalten kann, und dies scheinbar ohne grosse Anstrengungen(!)). Sein gemütlicher österreichischer Akzent liess uns noch länger in der Wiener Klassik verweilen. Er dankte für unsere Aufmerksamkeit - wie?! und all die lärmenden Huster? - , wünschte dem Lucerne Festival eine goldene Zukunft: wie ich ja gelesen habe, hat die Julius Bär (Hauptsponsor des Festivals) einen herrvorragenden Jahresabschluss gehabt, und erinnerte sich am Schluss, wie er zum ersten Mal, vor 34 Jahre, am lucerne Festival aus seiner Kammer geholt wurde, in der er seine Finger wärmte: Plötzlich ging die Tür auf, und jemand sagte "Ufträtte!". Scherzend fügte er hinzu: Der Ton hat sich dann allerdings im Laufe der Jahre merklich geändert.
Zwei Zugaben schenkte uns der Meister, Liszt und Bach, und bejubelt wurde er jedesmal mit energischem klatschen, standing ovations und Bravorufe.
So schnell wird dieser Abend nicht vergessen gehen.

vendredi 31 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part V

Dernier post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 5 in Es-Dur
opus 73, 'Empereur'

On l'évoquait en passant dans mon séminaire du mercredi, le cinquième concerto de Ludwig van Beethoven est une sorte de collage, on dirait qu'il a dû bidouiller pour faire tenir tous les éléments ensemble. Beethoven était génial, nul doute, mais parfois il a quand même fait pas mal de magouilles, dans nombre de ses pièces.
Voyons donc ce que nos deux compères Evgeny Igorievich Kissin et Sir Colin Davis feront de ce grand patchwork.

Je suis aux anges, ravie de vous annoncer que Kissin a lâché la pédale: on a la joie de retrouver les frissons que nous procurent son articulation très soignée, perlée. Avancer, retenir, des accents subits, des retards inattendus, on retrouve ici pas mal d'analogies avec sa façon de jouer le premier concerto, et, d'une certaine manière, on peut dire qu'on referme ainsi la boucle, on clos le cycle.
Un jeu extrêmement maniéré, propre à Kissin, un LSO rond, puissant, dirigé par la baguette très décidée de Davis, pour un premier mouvement qui foisonne d'idées, d'allusions et de couleurs. C'est une explosion de sonorités, ce sont milles contrastes, suprenants souvent, agréables toujours. C'est par exemple un choeur lyrique de bois qui chante au-dessus d'un piano staccato, c'est le passage en octaves quasi furioso auquel succèdent des phrases rêveuses, que les altos ramènent au maestoso de l'introduction.
Niveau harmonie, le premier thème est on ne peut plus basique, tonique dominante bis zum "geht nicht mehr", souligné par les timbales. Je dois être un peu primaire, mais je trouve quelque chose de très plaisant dans cette succession I-V-I (comme on la trouve d'ailleurs de manière flagrante dans le thème principal du quatrième mouvement de la cinquième de Beethoven). C'est pompeux, limite un peu marche militaire, mais du moment que les musiciens jouent le jeu, on peut faire pas mal avec ce thème. Beethoven déjà le décline à tous les états d'âmes, le LSO et Kissin ensuite le parent encore de toute une palette de couleurs.
Je disais plus haut que j'étais curieuse de comment cet enregistrement allait traiter le caractère un peu disparate du concerto. J'ai la réponse: en jouant justement avec les ruptures, en les accentuant plutôt que de les lisser. Vient ensuite la difficulté de trouver malgré tout une logique, un moyen de conduire le mouvement de manière cohérente. Il faut montrer le feu d'artifice de pensées musicales de l'oeuvre tout en gardant clairement à l'esprit qu'elle proviennent d'un seul tableau sonore. Il faut trouver le moyen de tirer un grand fil entre la première et la dernière note du mouvement, une sorte d'arc de cercle géant. Davis propose une version très satisfaisante, inventant toujours une solution pour justifier le changement - même très brusque - de caractère. On a au final un Beethoven très 'Beethoven': spontané, loin des conventions, têtu, décidé, qui n'attache pas la moindre importance aux codes. Il faisait déjà cela dans sa première symphonie: commencer un mouvement de Do Majeur sur un accord de do septième, faut le faire! Et Beethoven ose. Paf. J'aime ce Beethoven révolutionnaire et conséquent avec lui-même.
Si le second mouvement du cinquième concerto n'est pas, à mes yeux, aussi sublime que celui du concerto précédent, il est certainement l'un des plus beaux que Beethoven ait composé. Les cordes du LSO dévoilent un choral comme une prière fervente. Simples, mais d'autant plus profondes, elles trouvent la juste balance entre les pupitres. Puis, comme la caméra fait une mise au point sur une personne de l'assemblée après la vue d'ensemble, le piano soudain, émerge et s'accorde étrangement bien à la sonorité tamisée des cordes. Les phrases s'étirent, elles semblent pouvoir durer éternellement. Et puis cette progression harmonique en trilles qui ne paraît jamais vouloir s'arrêter. Et qui - coup de génie - ne mène nulle part. Simplement le choral initial, dolce, sans prétention. Kissin use parfois d'un rubato très léger, en prenant garde de ne pas en faire trop, soigne ses attaques à l'extrême. Il en résulte une très belle cohésion sonore entre et avec les différentes sections de l'orchestre, une unité du son, un peu velouté et toujours très rond.
On enschaîne avec le dernier mouvement, le pianiste annonce le thème, avant que tout explose, orchestre et piano. C'est la joie qui jaillit, cette joie indomptable d'une victoire. Ce sont les traits cristallins de Evgeny Kissin, les pizzicati, les grandes phrases généreuses, la largesse du son. Et jamais trop de pédale. Très rythmé, comme toujours bien soutenu par les basses du LSO. La joie des musiciens de jouer ce mouvement est palpable, il font preuve d'une belle créativité, on dirait qu'on va les voir sourire à l'invention spontanée du hautbois solo, on sent le dialogue entre le pianiste et les différents pupitres. Une grande partie de plaisir. Tout semble spontané, et lorsqu'on relâche la tension, on rit déjà sous cape en imaginant le sursaut du public au forte subito.
Kissin et Davis nous offrent un Empereur dans lequel chaque musicien s'engage pleinement et qui n'est finalement pas tellement dirigé par Davis qu'il ne le serait par une joie commune de jouer ensemble. C'est à nouveau une vision très personnelle du concerto, et une très belle vision.
Là aussi, je dis merci. Pour ce concerto et pour les quatre autres.

mercredi 29 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part IV

Quatrième post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 4 in G-Dur
opus 58

Mon préféré des cinq concerti de Beethoven! Toutefois, cette version me laisse quelque peu songeuse. J'ai l'impression qu'il me manque une clé pour accéder jusqu'au plus profond de l'interprétation. Quelque chose m'échappe.

D'emblée, on est surpris par le tempo très lent du premier thème exposé par le piano solo. Et tout le mouvement suivra dans ce tempo modéré - allegro moderato, c'est pourtant bien ce que Beethoven indique sur la partition. Cette variation, quoique infime, a une influence énorme sur le caractère de ce premier mouvement habituellement léger et extrêmement lumineux - déjà le premier motif en lui-même, et surtout ensuite avec cette entrée si délicieusement surprenante de l'orchestre à la tierce majeure (soit Si Majeur). Kissin et Davis trainent un peu trop à mon goût, transformant la pièce en une sorte de grand romantique dégoulinant de lyrisme. Ca fait très 'école russe', et personnellement, je n'apprécie que très moyennement. C'est lourd, c'est pâteux, les sonorités sont sombres et voilées là où on les aimerait claires et fraiches. Maurizzio Pollini par exemple, bien deux fois plus âgé que Evgeny Kissin, a une transparence tellement plus juvénile!
Malgré tout, il y a quelques passages extraordinaires, où soudain l'orchestre et le pianiste trouvent la sonorité adéquate, surtout dans les passages plus doux, notamment le second thème, et en général dès que le jeu est plus détaché. Et puis, comme je le soulignais dans ma critique du second concerto, il y a ces magnifiques basses du LSO, qui ressortent de la masse, avec leur rondeur de son et la profondeur qu'elles confèrent à l'ensemble de la masse sonore. (Décidément, je suis trop fan des basses du LSO.)

Le second mouvement, que je n'ai pour le moment jamais eu la chance d'entendre dans une interprétation qui me convienne vraiment, me convainc beaucoup plus. Une simplicité qui n'est pas sans profondeur, et, dans les cordes, un unisono d'une grande intensité dramatique, pour un très beau contraste. Et, en vérité, Kissin est merveilleux dans cet andante con moto. Mon Dieu que ce mouvement lent est criminellement court!

Troisième moment est changeant comme une toile expressionniste. Surprenant, mais captivant. Des violoncelles molto esspressivo - damned, on sent tellement le plaisir qu'a tout violoncelliste à jouer de telles phrases! - on passe à un piano vif et articulé, on alterne les grands traits mélodieux avec les petites cellules très rythmées, jouant entre legato et staccato, forte et piano, accents brusques, clarinette chantée, chaque mesure apporte son lot de surprises, impossible de s'ennuyer. Chapeau bas, Messieurs, un génie! (Qui a dit cette phrase, et au sujet de qui? Celui ou celle qui trouve aura le droit à un bisou virtuel.)

Au final, il s'agit encore et toujours du même problème d'Aufführungspraxis de Beethoven: faut-il avoir une approche romantique? Une approche plus 'austère'? Kissin et Davis ont manifestement opté pour une romantisme catégorique, portant l'accent sur le lyrisme, usant force pédale, legato, et rubato (!) au lieu de miser - ce que j'aurais préféré - sur l'articulation. (Ce qui m'attriste d'autant plus que Kissin a une précision tellement éblouissante que je me réjouissais de l'entendre magnifier ces trilles et autres passages rapides.) Sans doute aussi une réaction de frustration de ma part, qui ne m'attendais pas à cela et qui suis donc déçue.
Heureusement, il y a cet intense deuxième mouvement. Et le rondo! Vraiment, ces deux mouvements sont magistralement joués, plus je les écoute, plus je les aime. (Depuis 19:00 je ne fais que cela, il est 23:20, je vous laisse imaginer le nombre de fois que je me les suis passés.)

Bon, maintenant je vais me pencher plus sérieusement sur la partition que je viens d'acheter cette après-midi. Parce que je ne vous ai pas dit: je suis un séminaire de musicologie, Beethoven und die ‚Sonatensatzform’: Zur Beziehung von individueller Komposition und idealtypischer Form(el), et dans ce cadre, je dois présenter une analyse du quatrième concerto de Beethoven. Enfin, à vrai dire, je ne dois rien du tout, je vais à ce séminaire pour mon bon plaisir, car ni ma présence ni mon travail ne seront accrédités dans mon cursus universitaire. Mais voilà, on est quatre, plus la professeur, mon pote de Fribourg a pris la septième symphonie, le violoncelliste de Bern l'Eroica et le Russe l'une des sonates pour piano. Parmi la liste, il restait ce concerto qui me narguait, et Gaétan à côté qui, voyant que je louchais du côté du concerto, a commencé à me pousser, jusqu'à ce que la prof me demande si au fait je voulais moi aussi présenter une œuvre. J'ai un peu protesté (pour la forme), mais j'étais pitoyablement peu convaincante - et convaincue - et donc hop! je me suis retrouvée avec le quatrième concerto et un sourire d'une oreille à l'autre.
Donc, je vais aller analyser 'mon' concerto.
Enfin je vais peut-être d'abord aller dormir. Ou lire.



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Edit de quelques premiers-mouvements-en-boucle plus tard:
Je dois modérer un peu mes propos acérés quant au premier mouvement. Mon oreille a dû se faire à cette interprétation inhabituelle, elle est maintenant fin prête à accueillir toute la beauté de ce mouvement. La version 'romantique' n'est pas celle que j'aurais choisie, mais néanmoins il faut reconnaitre qu'elle est menée avec cohérence, et la touche de nostalgie dont elle empreint certains passages a parfois beaucoup de charme.

dimanche 26 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part III

Troisième post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 3 in c-moll
opus 37

...

Un chef d'œuvre tragique, peut-être le concerto le plus sombre et le plus dramatique de toute la littérature pianistique. Mais Sir Colin Davis dirige une introduction qui est encore trop lumineuse à mon sens. Quant au piano, la première phrase commencée avec toute la pesanteur qu'il se doit se dégonfle avant même d'arriver au piano subito.

Bon, voilà qui est fait. Passons maintenant aux choses sérieuses, car après un début un peu hésitant, Beethoven, son troisième concerto, Davis, Kissin et le LSO se rencontrent. Et quelle rencontre! J'en suis si soufflée que j'ai dû faire une pause après le premier mouvement, boire un verre d'eau fraîche et faire quelques pas dans le jardin.

Evidemment, je m'attendais un peu à quelque chose d'incroyable, la puissance dramatique et l'intensité du jeu d'Evgeny Kissin promettaient un troisième concerto extradordinaire. Mais à ce point? Apparemment, le LSO de Davis et Kissin s'entendent à merveille pour trouver cette cohésion presque brutale qui est - à mon avis - l'une des clés d'une interprétation réussie de l'opus 37. L'union fait la force, et les tensions sont, par effet de contraste, d'autant plus déchirantes que l'unité aura été puissante. Et ce concerto est justement plein de tensions qui tirent dans des directions contradictoires:
Il y a ce premier thème unisono, la malédiction qui pèse, le destin brisé.
Il y a ce second thème, tendrement majeur comme une réminiscence d'un passé clément, les yeux perdus dans le vague lointain des souvenirs, on se remémore les jours souriants d'antan.
Il y cette lutte entre la résignation et l'impossibilité d'accepter le premier thème. Resignation und Trotz.
L'orchestre et le soliste trouvent toujours le ton juste, variant parfois infiniment subtilement d'une couleur à l'autre, d'une pensée à l'autre, pour que le jeu reste cohérent et qu'il nous semble possible de suivre le déroulement du concerto comme on regarderait la mise en scène d'une tragédie au théâtre. C'est renversant d'intensité, de brutalité, de beauté.
Pour terminer ma critique du premier mouvement, quelques mots encore sur la cadence, que Kissin joue avec tant de force expressive que c'est comme un livre ouvert sur le cheminement psychologique de Beethoven, qui peut à peu doit se rendre à l'évidence de sa surdité naissante.
La cadenza s'ouvre avec le 'motif de la malédiction' - je fais un anachronisme, la notion de Leitmotiv tel que nous l'observons chez Wagner n'existait évidemment pas encore à l'aube du XIXe siècle - joué comme la lourde résignation du Bydlo des Tableaux d'une exposition de Moussorgski. La résignation d'une vie brisée laisse peu à peu place à une espérance, avec ces accords qui sonnent presque comme des chorals et ces arpèges que l'on pourrait imaginer sortis tous droit d'un prélude du Wohltemperiertes Klavier de Bach. Vient la douce réminiscence de cette vie avant, et avec elle, l'amour de la vie, coûte que coûte. Et Beethoven tape du pied. Excédé, il décide de relever le défi, il ne se laissera pas abattre par sa surdité.
(J'aime Evgeny Kissin pour le don qu'il a de raconter mille et une histoires.)

Le deuxième mouvement est d'une mélancolie lumineuse, avec cette façon très kissinienne de jouer avec les attentes, de retenir un peu là où l'émotion monte et de laisser ensuite couler. Ce sont ses lignes mélodiques suivies du début à la fin avec la même attention soutenue, son intensité, sa capacité à tenir l'auditeur par un fil invisible, jusque dans les passages les plus piani et les plus calmes. L'andante con moto est une continuation du premier mouvement, la tristesse apaisée qui suit les larmes de désespoir. Vidé, et calmé après avoir beaucoup pleuré.

Le rondo final est ici en mineur, alors que l'écriture ressemble un peu à celle de la gaité insouciante des deux concerti précédents. Il en résulte un frottement intéressant, un conflit entre ce que le discours raconte et ce qu'il ressent, l'impression qu'on rit jaune. Il semble que la vérité est autre que ce que l'on cherche à faire croire, que cette joie n'est qu'artifice et jeu de rôle. Cela ne m'avait encore jamais frappé jusqu'ici. Davis et Kissin transforment ce troisième mouvement en un vivace hypocrite, démarche que je trouve très intéressante et très convaincante au vu de leur interprétation des premier et deuxième mouvements.
Je saluerais au passage l'incroyable technique de Evgeny Kissin, ses trilles qui sont d'une clarté à couper le souffle, son art de dissocier ses mains et de tenir un discours avec chacune d'elle avec une autonomie telle qu'on a l'impression d'entendre deux pianistes au lieu de un seul.

Pour conclure, je dirais que que c'est la version la plus belle et la plus convaincante que j'aie entendu pour le moment, et je crains qu'il ne sera pas aisé de la détrôner.

J'avais oublié aussi la beauté de ce concerto.

samedi 25 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part II

Second post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008


Klavierkonzert Nr. 2 in B-Dur
opus 19

Globalement, les remarques que j'avais formulées au sujet du premier concerto restent applicables pour ce second concerto - le jeu très engagé et convaincu du pianiste, conséquent avec ses idées. Si Evgeny Kissin a choisi une interprétation assez maniérée (parfois un peu trop à mon goût peut-être), il assume ce choix et ne tombe pas dans le piège de se la jouer mi-figue mi-raisin, mais reste pleinement dans le caractère qu'il a annoncé au début.

C'est assez difficile pour moi de rédiger une critique sur ce deuxième concerto, car il est celui que je trouve le moins intéressant des cinq, par conséquent celui que j'aime et connais le moins. Le premier a quelque chose d'entraînant, de plaisant, le troisième est si délicieusement sombre et dramatique, le quatrième est le plus beau, et le cinquième... c'est le cinquième(!).

La première chose qui me frappe, ce sont les basses du London Symphony Orchestra - je sors d'un weekend de répétition d'orchestre, cela a peut-être eu une influence sur mon écoute de ce soir - qui sont très actives, avec une extraordinaire masse sonore et une rondeur du trait exceptionnelle. Violoncelles et contrebasses portent puissamment l'orchestre dans une marche agréablement stable. Au-dessus de cette base solide, les registres aigus peuvent se mouvoir avec aisance et laisser libre cours à leur inventivité.
Comme je l'ai dit plus haut, je n'aime pas trop le jeu maniéré de Kissin, qui manque à mon goût de fraicheur dans cette pièce encore très ancrée dans le syle galant - ce concerto est en réalité le second a être publié, mais le premier que Beethoven a écrit. A la fois, il en fait trop dans l'ensemble du premier mouvement, et pas assez dans la cadenza. Il y a une montée de tension qui pourrait être réellement électrisante, mais que Evgeny Igorievich n'esquisse malheureusement qu'à peine. On comprend qu'il y a eu l'ombre d'un crescendo au moment oû le discours se relâche déjà, ce qui est bien dommage.

Par contre, je l'aime beaucoup de les deux autres mouvements.
Je n'ai pas le souvenir qu'il y ai un passage ou une pièce lente que Kissin aurait pu jouer d'une façon qui me déplaise. Il est toujours si merveilleusement calme, tout en gardant le suivi de la phrase mélodique. Ici, ses rubati viennent à point nommé, il nous fait attendre une fraction de seconde la note qu'on désire tant entendre, et c'est comme si c'était une éternité, la gorge se noue et l'espace d'un instant, on croit arrêter de vivre, suspendu entre le jour et la nuit. Et la note arrive et nous rappelle à la vie.
Cet adagio est comme une confidence, l'orchestre et le piano s'asseyent l'un tout contre l'autre et partagent le plus secret de leurs émotions dans une confiance absolu. On s'emballe, on gémit, mais surtout on chuchote, et ces mots presques inaudibles sont si absolument beaux qu'ils donnent les frissons.

Le rondo a ce même caractère espiègle et mutin que celui de l'opus 15, et Kissin s'amuse ici encore, alternant les rires en cascade et les sautillements enjoués. Les enfants appellent le vieux professeur à qui ils ont fait un mauvais tour, ils détalent en courant, se cachent derrière une haie et étouffent leurs rires. Une vraie Lausbubengeschichte. J'ignore si Davis et Kissin ont lu ce genre d'histoire dans leur enfance, mais dans tous les cas, ils sont experts dans l'art de les interpréter. Et Beethoven excelle dans celui de les mettre en musique.

Encore une belle découverte, malgré le premier mouvement maladroit.

samedi 4 octobre 2008

Beethoven piano concerto - Kissin / Davis / LSO - part I

Premier post d'une série de cinq articles dédiés au nouvel album paru chez EMI classics le 19.09.2008

J'avais quelques réticences à acheter ce coffret de trois CD, pas nécessairement convaincue que Evgeny Kissin et Ludwig van Beethoven s'entendraient vraiment bien.
Finalement, le souvenir du musicien russe jouant le premier concerto lors du Verbier Festival 2007, et le 'prix vert' de la fnac aidant, j'ai repoussé - encore - l'achat de pantalons et fourré la boîte bleu acier dans mon baluchon.

Klavierkonzert Nr. 1 in C-Dur
opus 15

D'emblée, lors de l'introduction, on est séduit par la riche palette sonore dont use Sir Colin Davis. Tantôt cristalline comme un sorbet au citron, tantôt veloutée comme du chocolat fondant, le London Symphony Orchestra s'amuse à étonner l'auditeur dans un jeu plein d'originalité, tout en restant très beethovénien.
Evgeny Kissin pénètre dans un univers qui lui offre la possibilité d'exploiter toutes ses ressources, ce qu'il fait avec un plaisir évident. Ses premières mesures sont comme un combat intérieur, une partie, enthousiaste, qui presse et veut avancer, que l'autre partie, plus sage, essaie de retenir, tension qu'il gardera tout au long de cet allegro con brio Il en résulte un dynamisme extraordinaire, sans qu'il y ait besoin d'avoir recours à des tempi trop rapides. Tout est parfaitement articulé, tant chez le pianiste que du côté de l'orchestre. Les deux parties ont trouvé un dialogue et un équilibre rare, néanmoins, malgré cette beauté proche de la perfection, l'interprétation, loin d'être d'une glaciale précision, reste extrêmement vivante grâce au génie d'Evgeny Kissin, qui, par ses rubati et ses accents savamment placés, sait toujours donner une touche d'inattendu et d'humanité à la pièce.
Il n'a pas peur d'être parfois un peu extrême, et, si certaines articulations peuvent être discutables, au moins les fait-il avec une telle conviction et une telle joie, que l'on peut difficilement ne pas en être charmé malgré tout.
Au premier mouvement assez têtu et d'une fougue difficilement contenue succède un mouvement lent éblouissant de lyrisme. Tout y chante (même le chef d'orchestre), et si vous étiez assez rustre pour avoir gardé les yeux secs jusqu'ici, les magnifiques échanges entre Evgeny Igorievich et la clarinette solo vous contraindront à sortir les mouchoirs.
But.
La palme d'or revient à mon sens au troisième mouvement, rondo: allegro scherzando. Un tempo très vif, des accents à tort et à travers, ce mouvement est enfin joué comme je rêvais de l'entendre depuis longtemps déjà. Pour moi, ce rondo est un Beethoven plein d'humour, enjoué, un Beethoven qui rit sous cape de voir l'aristocratie viennoise choquée par ces accents surprenants, et sans doute pour l'époque, outrageusement révolutionnaires. Un Beethoven qui se moque de tout, que Kissin a su saisir si bien que j'en ai plusieurs fois éclaté de rire. C'est léger, inattendu, spontané et si drôle!
Impossible de ne pas avoir le sourire, de ne pas gigoter sur sa chaise: le jeu est si parlant, comme autant de personnages qui évoluent sur une place de marché. On voit ce mouvement, les écoliers qui rentrent en courant de l'école et se bousculent, la poissonnière qui crie sur son mari en menaçant du doigt, les pavés que la pluie de la veille a rendu glissant... C'est un véritable théâtre auditif qui se déroule dans ce dernier mouvement!
Donnez cette interprétation à un dépressif, je le met au défi de ne pas se mettre immédiatement à sauter de joie.
Merci.
Vraiment.

jeudi 5 juin 2008

Abschiedskonzert: Alfred Brendel mit standing ovations bejubelt

Tonhalle Zürich, 31.05.2008, 19:30

La lumière de cette fin de jour d'été entre en faisceaux obliques dans la Tonhalle joliment ouvragée, qui baigne dans une lueur dorée et grandiose, comme une gigantesque cathédrale florentine. Les auditeurs prennent place, la salle est pleine à craquer, le public est majoritairement composé de retraités.
Jeunes musiciens et étudiants, où êtes-vous?
Une belle tension plane au-dessus des visages tournés, palpitant, vers la scène dépouillée.
Ce soir, le grand maître ne nous offrira pas moins de trois sonates et des variations. Un programme conséquent et ambitieux.
Le pianiste aux lunettes épaisses s'avance lentement vers sa seconde moitié, le grand piano qui trône au centre de l'estrade.
Simon et moi nous trouvons au dernier rang de la galerie, et, comme nos collègues de dernière catégorie, nous nous levons, pour voir le jeu du maestro.


Haydn: Variationen in f-moll, Hob XVII/6
Dès les premières notes, on est frappé par la finesse et la précision du toucher de Brendel - même si j'avais déjà décidé, depuis son récital au Lucerne Festival de novembre dernier, qu'il avait le plus beau son de l'univers pianistique. Brendel, c'est la lumière qui jailli de ses doigts, c'est une seule note qui peut vous amener à l'extase.
Je voudrais souligner ici la richesse imaginative et inventive dont le pianiste fait preuve dans ces variations. En général, je n'aime pas spécialement les variations, j'ai tendance à m'ennuyer au bout de la 4ème variation, or, ce soir, chaque variation est jouée tellement différemment que j'en viens presque à oublier qu'il s'agit de variations, et les applaudissements à la fin me surprennent tant que je chuchote à Simon, interloquée: "pourquoi les gens applaudissent-ils au milieu de la pièce?"

Mozart: Klaviersonate in F-Dur, KV 533
Mozart. Comme je l'ai dit, Mozart et moi, nous ne sommes pas très copains. Sauf quand c'est joué par Brendel. Lui, il peut. Je ne vais certes pas me mettre dans tous mes états, comme avec du Chopin, mais enfin, j'y trouve du plaisir malgré tout.
Sa sonate est très traditionnelle si je puis dire, pas du tout comme la vision assez sombre que nous avons pu écouter le soir suivant avec Kissin et la Kremerata Baltica. Vif, aérien, pétillant. Dans mon carnet, j'ai noté: "Ses ornements sont comme des jeux de lumière, comme le miroitement du soleil sur l'eau". Une mention particulière pour le deuxième mouvement, dans lequel Alfred Brendel a pu pleinement nous faire apprécier la beauté de son son si accompli. Il a su tenir sur la longueur et faire durer l'émotion de la première à la dernière note de ce mouvement lent qui donnait les frissons.

Beethoven: Klaviersonate in Es-Dur "Quasi una fantasia", Op. 27, Nr. 1
Suivait un Beethoven très engagé, ce qui, venant de ce pianiste au jeu que je trouve généralement très intellectuel, m'a agréablement surpris. Un engagement qui lui a coûté quelques imperfections, qui, loin d'être gênantes, ont donné à ce Beethoven tout la spontanéité que l'on peut attendre de Beethoven, et encore plus d'une sonate "quasi una fantasia". Le pianiste s'est lâché, libéré de ses interprétations réfléchies et cérébrales pour simplement vivre pleinement cette très belle sonate de Beethoven. C'était très fort, et, malgré plus d'une heure debout, immobile dans mes chaussures inconfortables, je n'ai pas vu le temps passer.

Schubert: Klaviersonate in B-Dur
Faut-il tenter de poser des mots sur cette interprétation?
En cheminant vers la Tonhalle, Simon me disait que Brendel était devenu célèbre par son Schubert. Je veux bien le croire!
Cette très grande sonate était simplement vollkommen.
Il n'y avait plus rien à dire, plus rien à ajouter. Tout était accompli. On aurait voulu que cela ne s'arrête jamais, plus jamais. Vraiment.
Le mouvement I était subtile, intense et doux, le second mouvement calme, simple, lumineux, sans faux pathos, le mouvement III joyeux, souriant, espiègle, léger comme une brise d'été, et le finale très intense, comme le turquoise sombre d'une eau pure et profonde, comme l'immensité d'un ciel étoilé.

Après une telle prestation, comment ne pas offrir une standing ovation au pianiste qui prend sa retraite? L'émotion était à son comble lorsque le public s'est levé d'un seul homme, dans des applaudissements frénétiques.

Nous avons eu droit à trois bis - trois bis! - et à chaque fois, je me disais que c'était le dernier.
Tout d'abord le deuxième mouvement du concerto italien de Bach, qui m'a étonné par l'usage de la pédale, moi, puriste pour qui Bach = pas de pédale, à quelques rares exceptions près.
Puis un peu de Liszt, avec Au lac de Wallenstadt, la seconde pièce des Années de pèlerinage I, dont je possède par ailleurs un enregistrement par Brendel lui-même. La pièce a mûri, est devenue plus libre, plus rubato, je la préfère telle qu'il la joue maintenant. Un sentiment vaguement étrange d'entendre en "vrai" une partition écoutée tant de fois à la maison.
Alfred Brendel m'a ensuite fait le plus beau cadeau qui soit, en nous offrant, comme troisième et dernier bis, l'Impromptu en Sol bémol Majeur de Schubert, que j'avais découvert sur internet jouée par lui-même, et qui m'avait laissé une vive impression. Mais jamais je n'avais imaginé l'entendre une fois, lui, en live, jouer cet impromptu.
J'étais out of my mind, et pendant plusieurs minutes qui ont suivi, je n'étais plus capable de penser par moi-même.

Merci pour ce grand moment de musique.

PS pour Simon: Alfred Brendel a été jeune une fois! J'ai trouvé un extrait où on le voit avec des cheveux qui ne sont pas gris! (ici, pour réentendre son superbe accent autrichien comme lors de sa petite blague "Jetzt muss ich mich nochmal konzentrieren, sonst schreibe ich am Ende noch Kissin!" et ici pour rigoler un peu)

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critique dans le Tagesblatt
critique dans la Frankfurter Allgemeine

samedi 3 mai 2008

Medici.tv, la source de tous vos bonheurs!

C'est chez Bruno que j'ai appris la bonne nouvelle: Medici-arts, le site qui avait diffusé - gratuitement et dans une très bonne qualité - l'intégrale des concerts donnés dans le cadre du Verbier Festival, Medici-arts, grâce à qui j'ai fait la découverte la plus post-mégalo-dantesque de tous mes vingt ans* , Medici-arts raccourci son nom et agrandi son offre!
Medici.tv que ça s'appelle maintenant. Et le site fourmille de milles vidéos. Chefs d'orchestre, concerts historiques, les plus grandes figures du violon et les géants du piano, tout y est.
Il faut aller voir. Vraiment.
Medici! vieni, vieni, vieni! (<- j'ai une longue journée derrière moi, et puis la fièvre me fait un peu délirer. Scusa mi.) Rien à voir mais lundi, j'étais à la Hochschule der Künste Bern ( kurz: HKB) pour écouter un cours du professeur Tomasz Herbut (on prononce Tomache, si comme moi, vous ne le saviez pas), et un petit Polonais jouait du Brahms. Quelque chose d'ultra connu, que ça m'a fait enrager de ne pas retrouver les références. [Note personnelle: ma tête est un vrai capharnaüm chaotique, il faudrait ranger un peu cet été.]
Bref. Je viens de tomber nez à nez avec Evgeny Kissin qui joue exactement ce Brahms. En passant: Simon, est-ce que c'est cette balade que tu joueras lundi soir? (Si oui, je te tape très fort en pensée.) Et puis, dites, les gens, pourquoi les doigts de Kissin ne tremblent pas quand il joue? Parce que moi, mes mains, c'est comme si j'avais le Parkinson, et le seul avantage que j'ai trouvé à ce jour, c'est pour le vibrato au violon ou au violoncelle: ça sort tout seul, c'est incredibeule but trou.

Toujours dans la youtioubophonie, j'ai vu qu'il y avait "mon" concert, ma première confrontation avec Kissin. Je ne peux que vous le mettre:


*L'article que j'avais écrit suite à ce choc:

samedi 4 août 2007

Евгений Кисин

Je cherche mes mots. Je cherche, sans trouver, depuis bientôt une semaine. A en croire que j'ai touché aux limites du langage verbal.

"La Musique comme moyen d'exprimer l'inexprimable" - Richard Wagner

C'était un hasard, dimanche soir dernier. En cherchant je ne sais plus quoi sur le ouèbe, j'ai atteri sur le site du Verbier Festival. Retransmission en live ici. Et subitement, je vois le grand maître avancer sur scène, se frayant un chemin entre les musiciens de l'orchestre. Kissin en direct, ça ne se loupe pas. Je branche les écouteurs pour une meilleure qualité sonore (oui, en effet, je trouve que la qualité des hauts-parleurs de mon portable est pitoyable). Silence. Quelle sera la pièce? Le chef regarde ses musiciens, lève la baguette. Les quatre accords de Do Majeur annoncent le 1er concerto de Beethoven. Mon concerto à moi (si vous ne vous souvenez pas, regardez ici). Je descends en coup de vent prendre la partition restée sur le piano. A mon retour devant l'écran, l'orchestre a quasi fini l'introduction, les mains du pianiste viennent prendre place au-dessus du clavier.

Et là c'est le coup de foudre.

Chaque note est travaillée avec soin, attaquée et quittée différemment de la note précédente. Un toucher incroyable, une sensibilité, un suivi de la ligne mélodique et une dextérité remarquable.

kissin

Malgré des critiques très peu flatteuses, reprochant notamment à Evgeny Kissin un tempo trop rapide, pas assez de respirations, trop de technique et pas assez de musicalité, ce concerto a été pour moi une expérience des plus marquantes dans ma vie.
Je suis tombée amoureuse de la musique, du piano, de Beethoven, du concerto, de Kissin. Pas juste un amour pudique comme avant. Avant, j'"aimais bien" la musique. Depuis ce concert donné dimanche soir dans la salle Médran à Verbier, c'est une relation passionnelle que j'ai avec la musique. La musique occupe ma pensée jour et nuit. Je l'aime jusqu'à en avoir mal. Mal parce que, comme le disait Rachmaninov, que je comprends enfin: "La musique suffit à toute une vie, mais toute une vie ne suffit pas à la musique". Ma vie sera trop courte pour la musique. D'autant plus que j'ai déjà gaspillé 20 ans de cette courte vie.
Cette passion a eu des effets secondaires très positifs. En plus de passer la moitié de mes journées à me promener dans l'univers noir et blanc du clavier, je me suis lancée avec un très vif plaisir dans les études affreuses, horriblement ennuyeuses de Hanon, et je ne vois pas passer l'heure d'arpèges, de gammes en tierces et octaves. (Pour ça, je sais que plus d'un apprenti pianiste deviendra vert de jalousie!). Et puis, comme le monde de la musique classique est un monde très élitiste, il faut d'urgence que je me remette un peu à compléter ma culture générale. Recommencer à lire les grands auteurs. Traîner un peu plus souvent dans les musées, expositions et autres manifestations culturelles.
Les vacances vont être très courtes!

[cliquez ici si vous voulez voir l'article dans son contexte initial]