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dimanche 30 janvier 2011

Pogorelich et son Rachmaninov sanguinaire

Les Springerkarten* à la dernière minutes, et des places au premier balcon dans le wiener Konzerthaus, le dimanche 16 janvier dernier. Ivo Pogorelich, encore jamais entendu en concert mais qui a gravé quelques CDs que j'aime beaucoup, joue le second concerto de Rachmaninov avec les wiener Symphoniker, sous la direction du chef titulaire Fabio Luisi. Les deux hommes montent sur scène, Pogorelich d'un pas mesuré, poitrine bombée et tête haute. Très très piano, les premiers accords du concerto flottent dans l'air, indécis, et subitement, c'est l'explosion. Les accords sont projetés violemment dans la salle, Luisi talonne son orchestre pour suivre le jeu du pianiste, toujours plus vite, toujours plus fort. C'est un jeu brutal, rauque, une partition douloureuse et révoltée. Si l'interprétation surprend et dérange même dans un premier temps, elle se révèle finalement très intéressante, un do mineur tourmenté jusqu'au seuil de la démence. On est ébloui et comme assommé par ce premier mouvement moderato, et l'on se réjouit du second mouvement, chef d'oeuvre de douceur et de transparence, lumineux et apaisant... mais c'est sans compter Pogorelich. un son dur, une attaque trop nette, des accents semés au gré de ses envie, l'adagio en devient presque méconnaissable, énervé et impatient. Les accents incompréhensibles font ressortir une ligne mélodique totalement nouvelle qui frise l'atonalité. C'est certes une nouvelle approche de l'oeuvre, mais qui ne fait pas de preuve dans ce mouvement où il est évident que c'est le lyrisme qui a la voix au chapitre. Lorsque Pogorelich enchaine pour le dernier mouvement allegro scherzando, il en fait un allegro con fuoco qui donne l'impression désagréable que le pianiste essaie de se débarrasser à la fois de l'orchestre et de son piano, en augmentant la puissance et la vitesse comme s'il s'agissait de vaincre en détruisant tout ce qui l'entoure. Le public, fatigué, applaudira avec même quelques bravos - hommage à la célébrité de Pogorelich - mais ne réclamera pas de bis.
En seconde partie, la 4ème symphonie en mi mineur op. 98 de Brahms ne parviendra pas à captiver totalement l'auditeur. Fabio Luisi fait de son mieux, l'orchestre également, mais la fatigue se fait sentir aussi bien chez les musiciens que du côté du public. Le premier mouvement bénéficie encore d'oreilles attentives, mais l'attention retombe déjà dans le second mouvement, une sorte de marche funèbre, pour laquelle l'orchestre, qui a tout donné pour Rachmaninov, n'a plus assez de présence. Le troisième mouvement, allegro giocoso, réveille la salle par son caractère entraînant, mais les musiciens et le public ne parviennent pas à rester attentifs pour le dernier mouvement. Allegro energico et passionato, c'est beaucoup trop lourd après un tel programme. Programme osé - deux grandes oeuvres exigeantes pas seulement pour les musiciens mais aussi pour le public - et qui, dans cette formation, s'est révélée être désastreuse. On retiendra le premier mouvement du concerto pour piano et les trois premiers mouvements de la symphonie de Brahms, et on s'efforcera d'oublier bien vite le reste.

*cartes où l'on peut s'assoir sur les places restées vides

mardi 11 janvier 2011

Mozart à la Bruckner

Le public du Musikverein avait de quoi s'étonner lors du concert donné samedi 18 décembre dernier dans la grande salle. Les Tonkünstler Niederösterreich ont littéralement envahi la scène et peu s'en est fallu que la masse des musiciens n'engloutisse pas le piano, devenu ridiculement petit face à la grandeur de l'orchestre. On relit rapidement le programme: Mozart, concerto pour piano en Do Majeur, KV 503 et Bruckner, Symphonie N°4 en Mi bémol Majeur. Aucun changement de programme annoncé. Le chef Andreas Delfs, précédé du pianiste Andreas Haefliger, fait son entrée et dirige effectivement Mozart. Face un orchestre déjà en pleine formation pour Bruckner. 

Il ne faut pas long pour que les doutes soient confirmés: faire jouer Mozart par un orchestre de taille wagnérienne, c'est tuer l'essence même du compositeur. La légèreté si caractéristique est alourdie par la masse de musiciens lourde et par son ampleur devenue difficile à manier, et le timbre voilé et trop majestueux assombrit la transparence que nécessite le concerto. Le pianiste doit se battre pour émerger de la masse, avec force et pédale, il s'ensuit un concerto pompeux et dramatique, avec une courte trêve dans le mouvement lent, dans lequel le pianiste, momentanément libéré de l'orchestre, montre toute la finesse de son jeu, qui aurait si bien pu servir la musique tout en délicatesse de Mozart, s'il n'avait pas fallu jouer des pieds et des coudes pour se faire entendre. Le pianiste écourtera par ailleurs les salutations et quittera la scène sans donner de bis.

Rejoint par quatre ou cinq instruments à vent, l'orchestre se lance dans la 4ème de Bruckner. On est d'emblée envouté par le jeune cor à la pureté parfaite, si rare à atteindre avec cet instrument. Une précision et un son qui fond sur la langue projettent l'auditeur dans l'univers sonore brucknérien. L'orchestre suit attentivement le moindre signe d'Andreas Delfs, qui profite de libérer de ses musiciens une palette de couleurs très riche qui viendra étoffer cette grande oeuvre. Le public voyage à la découverte de sons, de couleurs et d'affects, de crescendi en decrescendi parfois inattendus et surprenants. Si l'interprétation reste classique, il ne s'agit pas moins d'une très bonne exécution de l'oeuvre, dont Andreas Delfs, aidé par son orchestre, en particulier par les vents, toujours excellents, saisit les grandes pensées mélodiques qu'il parvient à laisser entières, sans négliger toutefois son sens du détail. Il ne fait pas de doute que la symphonie de Bruckner formait le centre de ce concert alors que le concerto de Mozart n'était qu'un remplissage destiné à donner au concert la durée usuelle. 

jeudi 7 octobre 2010

Brahms, Concertos pour piano et symphonies - 2ème partie

Rudolf Buchbinder

Second volet des concert du Tonhalle Orchester Zürich à Vienne, la salle est toujours aussi pleine. Cette fois-ci, c'est avec le concerto pour piano n°2 en Si bémol majeur op. 83 que s'ouvre la soirée. Buchbinder semble plus détendu, et l'orchestre nous fait rêver avec son son sombre, dans ce premier mouvement voilé, brumeux comme un matin d'automne, beau et triste à la fois. Des tempi peut-être globalement un peut trop rapides, et le même problème de sonorité de Buchbinder que le soir précédent, un son sec, étranglé, sans corps. Mais l'orchestre avec son aisance ramène à chaque fois dans la sonorité ambrée et épaisse, très bien équilibrée, donnée au départ. Le soliste surprend néanmoins par son agilité à soutenir le tempo donné par Zinman, dans les mouvements rapides, trouvant même un son très scintillant dans le second mouvement. Et à nouveau, il excelle dans le mouvement lent, en choeur avec le violoncelle solo, dans un jeu très raffiné.

Le programme se terminait avec la symphonie n°4 en mi mineur op. 98, dans laquelle l'orchestre retrouve sa relation privilégiée avec Zinman, qui semble se borner à leur donner l'impulsion du départ, puis à retenir ou au contraire lâcher les rênes de ses musiciens.

Brahms, Concertos pour piano et symphonies - 1ère partie

Retour au Musikverein pour deux soirs de Brahms, avec Rudolf Buchbinder et le Tonhalle Orchester Zürich dirigé par le chef titulaire David Zinman.
David Zinman
Premier concert avec une symphonie n°1 en do mineur, op. 68 qui s'éclate en contrastes. Zinman peut compter sur des musiciens extrêmement attentifs et précis. Il explore la richesse sonore que lui offre la première symphonie de Brahms, lui donne de la profondeur en mettant l'accent sur les basses, et peut compter sur l'orchestre pour oser des pianissimi si doux qu'on est pas sûr, depuis l'enclos des places debout, si l'orchestre joue réellement, ou si c'est le fruit de notre imagination. Il se laisse le temps de faire d'énormes crescendi, on sent qu'il connait ses musiciens et qu'inversement ceux-ci comprennent ses moindres gestes: la précision d'attaques est impressionnante et la qualité des vents rare.
Le concerto pour piano n°1 en ré mineur op. 15 a été tout aussi brillamment interprété par l'orchestre, avec des tempi  généreux, permettant à l'orchestre de déployer sa sonorité et au pianiste de montrer sa virtuosité. Buchbinder a su garder sa partie intacte, mais souvent au prix de trop de pédale ou d'un son dur, un peu haineux. Les passages lent, en particulier l'adagio, jouissaient en revanche d'un son très pur, avec beaucoup de poésie, et une parfaite fusion entre l'orchestre et le soliste, à donner les frissons.

mercredi 28 juillet 2010

Old School meets Young Generation

La musique de chambre reste une particularité du Verbier Festival, qui permet aux meilleurs artistes du monde de se retrouver pour faire de la musique ensemble.

© Julia Wesely
le 20 juillet à l'église de Verbier, c'étaient Rodion Shchedrin, Renaud Capuçon et Mischa Maisky qui se retrouvaient pour jouer Three funny pieces de Shchedrin, trois pièces très drôles (surtout la dernière, l'humoresque, enfin humoristique), que ces trois grands enfants ont beaucoup de plaisir et de malice à faire connaître au public, qui ponctue les inventions loufoque du compositeur par moult rires. Et Maisky de donner le ton d'emblée, en tombant d'un coup avec son tabouret, apparemment mal vissé.

Le ton change, le pianiste aussi: la jeune musicienne géorgienne Khatia Buniatishvili remplace Shchedrin pour le trio N°3 en fa mineur, op.65 de Dvorak, joué avec beaucoup de verve et de précision, mais il manque une idée commune qui porte le tout. Néanmoins une excellente prestation, et l'envie de réentendre, voire de jouer ce trio découvert ce soir-là.

Après l'entracte, on continue à explorer Dvorak, son quatuor pour piano et cordes en Mi bémol Majeur, op. 87. Changement de protagonistes: tout comme le Liederabend du 19 juillet 2010, qui réunissait deux musiciens chevronnés et deux jeunes talents, l'immense Lynn Harrell et le tout petit Menahem Pressler (le premier faisant presque deux fois la taille du second, ce qui donne un côté attendrissant au groupe) encadraient les jeunes Lisa Bathiashvili, qu'on n'a plus besoin de présenter, et Laurence Powell, belle découverte de ce Festival,
en ce qui me concerne. Aux deux jeunes à la technique infaillible et à l'énergie insouciante s'ajoutent les deux anciens, avec leur musicalité hors pair, datant de cette époques révolue où la pensée musicale était plus importante que la pureté du jeu.
© Menahem Pressler 2009
Malgré cette très grande différence d'âge qui les sépare, le quatuor trouve sa propre pensée, c'est un corps avec ses organes multiples, aux caractéristiques différentes, certes, mais qui ont tous pour but de servir l'ensemble, le tout. C'est un moment de très grande musique, et, pour une fois, le public ne se lève pas pour prétendre assister à un concert exceptionnel et pouvoir raconter ce moment historique à ses connaissance une fois de retour à New-York, Londres ou Tokyo. Pour une fois, le public bat des mains parce qu'il ne peut pas faire autrement, et il y a ces sourires de bonheur sur les visages, et la joie de réentendre le mouvement lent. On aurait bien réentendu tout le quatuor, mais les musiciens ont déclinés la demande d'un second bis.

Liederabend, Prégardien en bonus

Deuxième concert à Verbier, cette fois-ci dans le cercle plus restreint de l'église, pour une soirée dédiée aux Lieder de Schubert et Brahms.

© Bavarian State Opera
Le concert commençait avec les aigus de la jeune soprano Sylvia Schwartz pour se terminer dans les graves du baryton Markus Werba, les jeunes étoiles montantes encadrant les deux chanteurs chevronnés que sont Anne Sofie von Otter et Christophe Prégardien (remplaçant Bostridge, pour mon plus grand plaisir). Les pianistes jouant en alternance étaient Kyrill Gerstein, pour Schwartz et Prégardien, et Bengt Forsberg pour von Otter et Werba.

Sylvia Schwartz ouvre donc le concert, avec beaucoup d'émotion, on la sent tendue, mais sans raison: elle traverse les pièces de Brahms avec aisance et un bon son, très clair, très pur, qui lui ressemble, elle qui se tient debout tout en blanc sur la scène, avec ses cheveux foncés qui contrastent avec sa peau blanche, et ses grands yeux plein de candeur. Peut-être un peu trop de vibrato à mon goût, mais nous dirons que c'était dû à sa nervosité. Je ne me souviens pas l'avoir entendue dans un opéra, mais j'arrive très bien à me l'imaginer en héroïne d'un opéra italien, dans un rôle léger, comme Zerlina, ou Oscar.

Anne Sofie von Otter, grande chanteuse que j'admire énormément, meilleur Rosenkavalier qui soit. Elle monte sur scène très vieillie par-rapport à la photo qu'elle a laissé publier, la peau bronzée et le cheveux très blonds. Sa voix aussi est vieillie, et l'émotion ne passe pas réellement, même si c'est chanté très bien, peut-être un peu trop bien, trop poli comme son, et cela tue l'élément vivant des Lieder.

Venait Prégardien, avec Schubert. L'intensité est à son comble déjà dans le premier Lied, Der Zwerg, mais malgré tout, il réussi encore à intensifier son chant, frôlant la limite de la douleur dans Im Bendrot. A ma grande surprise, il enchaîne assez rapidement avec le dernier morceau, dans lequel la tension retombe un peu, pour laisser une chance à Werba.
Le jeune Werba se fait une place, un timbre très beau, chaleureux, et une puissance remarquable, il fera certainement un excellent chanteur d'opéra. Son fort, ce sont plutôt les grands traits lyriques que les fioritures virtuoses, il est plutôt un calibre de grande salle. De lui également, je me promets encore beaucoup.

Quelques pièces jouée en quatre mains par Gerstein et Forsberg, comme des petits intermèdes instrumentals entre les pièces vocales, que j'ai jugé sans grand intérêt, pas que les pianistes aient mal joué, mais simplement qu'il considéraient sans doute eux aussi ces pièces comme secondaires au programme.

mardi 20 juillet 2010

VFCO, Tákacs-Nagy, Argerich, Guerrier et Gringolts, de Haydn à Shchedrin

Ce blog est décidément dans un état léthargique. Pourtant ma vie en ce moment est loin de l'être, puisque j'ai enfin réussi à me glisser dans le staff du Festival de Verbier, et que je suis donc débordée de concerts à écouter. Par exemple: faut-il aller écouter Berlioz , l'ouverture Le Corsaire, Le concerto pour violon et orchestre n°2 de Bartók et Don Quichotte de Strauss (Dutoit, Kavakos, Bashmet et Maisky) ou Lugansky, avec Chopin et le 2ème sonate de Rachmaninov? Est-ce que je pourrais écouter Berlioz et Bartók, et courir à l'autre concert pour entendre Rachmaninov?

Mais parlons un peu de ce que j'ai vu. Rien de moins que la grande Martha, et je suis encore presque stupéfaite d'avoir réussi à l'entendre en live, accompagnée du Verbier Festival Chamber Orchestra et de l'excellent (et beau!) trompettiste David Guerrier, sous la direction du chef hongrois Gábor Tákacs-Nagy, avec qui la pianiste avait déjà collaboré lors du Verbier Festival 2009, pour le concerto pour piano N°2 de Beethoven. A voir, le succès fou de ce concert les a poussé à renouveler l'expérience. J'en suis ravie: le concerto pour piano et trompette n°1 de Shostakovich était brillant de technique, vivacité et finesse. Martha Argerich ne montre pas beaucoup ses émotions, en revanche elle les canalise dans ses doigts qui volent avec une agilité surprenante, et une puissance par moment presque animale. Argerich est cette femme qui semble jouer tout avec amusement, détachement, comme si la partition était un jeu avec l'orchestre et le chef, elle a cette approche riante également pour ce concerto, ce qui colle bien avec la musique de Shostakovich, riante à l'excès, virant dans des rythme durs et obstinés de révolte lorsque le rire n'est plus possible, passages joués avec une intensité qui donne les frissons. Mais ne parlons pas que de Martha - le trompettiste surprend lui aussi avec une palette de son très large et un son d'une douceur qui n'est pas sans rappeler celle du cor, il saute du son brillant typique à son instrument à quelque chose de beaucoup plus voilé et intime, une précision d'attaque et la capacité de se marier avec la sonorité du piano, chose difficile de part les caractéristiques très différentes de ces instruments.

Quant à Gábor Tákacs-Nagy, il est comme toujours souriant, vif, rebondissant, avec beaucoup d'intensité dans le regard, il est quelqu'un qui, comme Bernstein, dirige avant tout avec le visage.


La symphonie en Ut Majeur N°97 de Haydn souffre malheureusement quelque peu de l'orage qui avait décidé de lancer ses grêlons sur la tente à ce moment précis. (merci.), mais on peut deviner que les passages doux était aussi bien jouer que les grands traits, quelques fautes de démarrages dans le premier mouvement, mais dès le second, le Verbier Festival Chamber Orchestra (re)trouve son unité et joue avec une énergie que Tákacs-Nagy doit parfois un peu tempérer.

En seconde partie, le concerto parlando pour violon et trompette et orchestre à cordes de Rodion Shchedrin, compositeur que j'apprécie beaucoup (j'avais ce soir-là une carte à son nom, à côté de lui (vive la coloc qui distribue les tickets aux VIP!)(qui bien souvent ne viennent pas). Concerto dans lequel Shchedrin joue avec des sonorités inattendues issues de l'union entre la trompette (toujours Guerrier) et le violon (Ilya Gringolts). Je retiendrai un très beau passage dans lequel l'orchestre et le violon se fondent et ressortent à tour de rôle - et le sourire du compositeur.

En finale, la première symphonie de Bizet, entendue ce printemps à Vienne, avec un orchestre très connu (Gewandhaus Leipzig? je ne me souviens plus). Le dernier mouvement, sorte de tarentelle, brouhaha que le chef d'orchestre à Vienne tentait vainement d'organiser un peu était joué ici avec une précision époustouflante. Lorsque l'on pense que cet orchestre du Festival de Verbier joue presque chaque soir un programme différent, on peut les applaudir très fort et huer l'orchestre de ce printemps, qui faisait une tournée avec cette symphonie sans se prendre la peine de la travailler vraiment.

Premier concert à Verbier, j'en redemande!

samedi 6 juin 2009

Evgeny Kissin possédé & public envoûté

Barbican, London, 05.06.2009, 7.30pm


Je me suis offert ce luxe: réentendre le récital de novembre dernier à Lucerne, cinq mois plus tard à Londres. En relisant ma critique du récital donné dans le cadre de la semaine du Lucerne Festival consacrée au piano, je réalise que ce concert a en quelque sorte mûrit en moi: si je voulais absolument réentendre Kissin dans ce programme, c'était pour sa sonate de Prokofiev, laquelle ne m'avait apparemment pas tant marqué en novembre, puisque j'ai réussi à écrire que le véritable plat de résistance du soir était les études de Chopin, et non cette sonate.
C'est intéressant d'avoir l'occasion d'entendre un récital dans les toutes premières performances en public (si mes souvenirs sont bons, Lucerne était le deuxième concert de la saison) et dans les dernières. On voit alors l'œuvre grandir, changer, parfois beaucoup - comme ici - parfois peu - comme pour le programme final de Brendel.

Je rappelle le programme:

Sergey Prokofiev (1891–1953)
  • Ten Pieces from Romeo and Juliet, Op. 75 (1937) – excerpts
    No. 4, Juliet as a young girl • No. 8, Mercutio • No. 6, Montagues and Capulets
  • Piano Sonata No. 8 in B flat major, Op. 84 (1939–44)

Fryderyk Chopin (1810–49)
  • Polonaise-Fantaisie in A flat major, Op. 61 (1846)
  • Mazurkas – C sharp minor, Op. 30 No. 4 (1837); A flat major, Op. 41; No. 4 (1839); A minor, Op. 59 No. 1 (1845)
  • Études, Op. 10 (1829–32) – No. 1 in C major; No. 2 in A minor; No. 3 in E major; No. 4 in C sharp minor; No. 12 in C minor.
  • Études, Op. 25 (1832–6) – No. 5 in E minor; No. 6 in G sharp minor; No. 11 in A minor.
Point de "faux départ" cette fois-ci, Juliette est gracile et légère comme un oiseau, à la fois fraîche et rose comme un enfant, tiède et langoureuse comme une femme. Mercutio est brillant de virtuosité, racé, fougueux comme un pur-sang arabe. Quant à la confrontation des Montagues et Capulets dans le bal, elle est violente, sombre prédiction des malheurs à venir. Evgeny Kissin a ce don particulier, que j'ai souligné déjà à plusieurs reprises, de raconter des histoires, et ici encore, il raconte ce drame de Shakespeare avec beaucoup de force imaginative.

Venait le véritable plat de résistance, la troisième des sonates de guerres de Prokofiev, composées entre 1939 et 1944. L'interprétation de Kissin est un pas important dans l'histoire de cette sonate. Le pianiste russe se dévoue corps et âme dans cette pièce dont chaque mouvement est complètement différent du précédant. Le premier mouvement est menaçant et joue avec la tension qui monte, se brise, pour recommencer jusqu'à ce que les nerfs ne le supportent plus; le second mouvement est un songe, une réminiscence d'un passé lumineux dans un présent calciné; le troisième est une explosion de joie de vivre juvénile, si caractéristique du compositeur soviétique. Evgeny Kissin a su faire ressortir jusqu'à l'extrême ces différents aspects, tout en conservant une sonate cohérente dans l'articulation de ses mouvements: l'ambiance morbide et menaçante de la guerre, les souvenirs de jours meilleurs, la rébellion contre la mort, l'impossibilité de l'accepter. Je ne crois pas qu'il soit possible d'aller plus loin que Kissin l'a fait, du moins pas pour le moment; Kissin a atteint les limites du possible pour cette sonate.

Si la polonaise-fantaisie et les mazurkas restaient dans ce que nous connaissons déjà de Kissin, ses études étaient d'une finesse et d'une virtuosité qui a séduit le public plus d'une fois - applaudissements spontanés après l'op.10 n°4 et n°12 - la technique époustouflante du pianiste lui permettant de faire également une très belle musique avec ces deux opus de jeunesse de Chopin, en particulier en offrant une attention soutenue à la main gauche et en explorant des lignes mélodiques qui restaient jusqu'alors remises en second plan par les difficultés techniques de études. J'attends avec impatience que Kissin puisse présenter et enregistrer l'intégrale des études op.10 et op.25.

Un récital qui montre une fois de plus que Kissin n'est plus l'enfant prodige des concerti de Chopin, mais désormais un artiste dans sa pleine maturité, à la poursuite d'idéaux qui deviennent chaque jour plus exigeants.

_________________
Edit du 08.06.2009: Une critique à l'extrême opposé - qui me choque par son animosité - parue dans le Times online.

Edit du 09.06.2009: Deux critiques, parues dans le Guardian (critique assez plate, plus un procès-verbal qu'une critique, à mon avis)(j'imaginais que les critiques du Guardian étaient toujours la crème de la crème) et dans le Telegraph (bien argumentée, mais qui ne mentionne pas une seule fois la sonate (!)) (Je ne dis pas que je fais mieux - la mienne manque d'impartialité, de finesse et de profondeur d'analyse, mais quand même, entre rejeter en bloc, faire un PV et passer la sonate sous un silence total - il s'agit tout de même de trois journaux réputés!)

lundi 25 mai 2009

LSO Discovery Day: Brahms

Oui, je remets enfin les pieds ici, et sans doute je saurai revenir un peu plus régulièrement maintenant: samedi soir, j'ai fait la tournée de quelques opéras et salles de concert (English National Opera (ENO), Royal Opera House (ROH) et Barbican, pour tout dire) et j'ai déjà deux billets, pour Lulu au ROH et LSO/Davis/Freire au Barbican. Lulu, c'est l'une de mes lectures préférées, je suis donc très impatiente de découvrir l'opéra de Berg, et me suis offert une place assise à visibilité non réduite pour 20£. Pour mon anniversaire, car il y a une représentation qui a lieu le soir de mon anniversaire.

Mais.
Samedi je tombais par hasard sur ce Discovery Day, il restait des places (pas comme pour le récital de Kissin, grâh.) alors j'ai changé mes projets de passer mon Bank Holiday Sunday à Brighton, au bord de la mer, et j'ai hanté les locaux du Barbican et de St-Luke pour une journée dédiée à mon Brahms.

Le programme:
  1. 10.00 am - 1.00 pm: general rehersal du concert du soir au Barbican
  2. 2.30 pm - 3.30 pm: conférence sur Brahms: Traditionalist and Progressive
  3. 4:00 pm - 5.30 pm: trio pour clarinette, trio pour clarinette par des musiciens du LSO et questions
1. Répetition générale
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis, Nikolaj Znaider
  • Stravinsky: Orpheus
  • Brahms: Concerto pour violon, op.77
  • Elgar: Introduction and Allegro for Strings
J'avoue que je suis restée très sceptique de cette interprétation de Stravinsky, je pense que plusieurs musiciens du LSO n'aimaient pas particulièrement cette pièce, et cela se ressentait dans cet Orpheus, joué sagement et proprement, mais sans tripes, avec corps mais sans âme - du moins en comparaison avec ce qui suivra. Les violons n'étaient pas tous très réveillés, on avait des attaques très différentes, entre le premier violon très sec et nerveux et certains plus mous. On a, comme je l'avais déjà remarqué dans l'enregistrement de l'intégrale des concerti de Beethoven avec Kissin, des basses puissantes et extrêmenent vivantes et habitées, qui confèrent cette couleur profonde spécifique au LSO que j'affectionne tant. On notera au passage l'effectif assez impressionnant desdites basses: 10 violoncelles et 8 contrebasses, que nous auront pour les trois pièces. Les vents également sont d'une maîtrise à couper le souffle.

Nikolaj Znaider rejoint la scène, et, après avoir repris le début pour metter au point le bon tempo, c'est toute la pièce qui est jouée, sans reprises, si mes souvenirs sont bons (je n'ai rien noté de tel sur mon carnet magique en totu cas). Je n'ai d'ailleurs pas noté grand'chose , mis à part Brilliant! et wow! wow! wow! Parce que c'était réellement impressionnant et magnifique. C'était la première fois que j'entendais - du moins consciemment - Znaider. Je ne sais pas quel est sont répertoire, mais en tout cas, il nous a interprété un Brahms magnifique, très riche et diversifié. Il joue avec l'orchestre, il y a une très belle relation avec les musiciens et le chef - il était le subject of this years LSO Artist's Portait, ce qui signifie qu'il a travaillé régulièrement avec l'orchestre et son chef durant cette saison - et on sentait cette communication constante, qui permet à l'orchestre de sublimer le jeu du soliste et au violoniste de converser avec les musiciens, le tout coordonné par l'extraodrinaire Colin Davis, toujours fringant du haut de ses 82 ans. Un clin d'oeil au second mouvement et au haubois solo du LSO: j'ai toujours trouvé que le hautbois, c'était pas le plus bel instrument. J'ai changé d'avis (je veux jouer du zobois!). Autre remarque pour le troisième mouvement, joué avec beaucoup de rubato, ce qui fait ressortir le caractère tzigane de la partition. C'est volontairement un peu pataud, avec des accents de fête foraine slave, et très séduisant, car l'oeuvre ne perd pas en finesse tout en gagnant en couleur.

Pour Elgar, vents et percussions quittent l'estrade et les chefs d'attaques sont seuls à leur pupitre, placés comme un quatuor, entouré par l'orchestre. Cette disposition s'explique par le fait que les chefs d'attaque assument une partition quasi solistique, souvent différente de celle de l'orchestre. Ici, l'union des cordes, particulièrement des violons, est remarquable, on a ici un seul corps avec une cinquantaine d'archet. Si on sentait une certaine réticence des cordes dans Stravinsky, on sent ici un plaisir évident de jouer les grandes phrases lyriques d'Elgar, ce compositeur qui met en musique les grands ciels anglais avec leurs nuages qui courent à toute allure.

2. Conférence
Robert Pascall, Brahms: Traditionalist and Progressive.

Après une pause de midi sur la terrasse du Barbican ensoleillée et envahie par des Londoniens et touristes de tous âges, plein nord, direction St Luke, l'église du LSO (restaurée, qui sert de local de répétition, lunch concert hall, etc.). Je termine mon café sur un banc à l'ombre devant l'église et une vieille dame s'assied à l'autre bout. Un coup de vent fait voler son programme à ses pieds, je le ramasse, et la conversation s'engage, après son Thank you, perhaps you arm is longer than mine. Elle voyage avec les festivals de musique classique, son agenda est rempli à craquer de concerts, workshops, master classes, conférences et générales, elle a son avis sur tout et parle un allemand presque impeccable - when I'm in Vienna, I feel home. Elle me raconte l'histoire de l'acquisition de St Luke par le LSO, son admiration pour Sir Colin Davis et me conseille des concerts.
Robert Pascall parle des première compositions de Brahms, de l'influence de Bach et Beethoven dans son oeuvre, des études de contrepoint et insiste longuement sur les moult tentatives, encouragées par Schumann, d'écrire une symphonie, et comment les différents matériaux s'insèrent dans les compositions. Il en résulte non seulement une thematische Arbeit qui agit non seulement dans une pièce, mais s'étend sur plusieurs oeuvres.
Brahms à la foi tourné vers le passé, dans ses études de contrepoint et ses exercices de compositions dans ce style, et vers l'avenir, puisque sans Brahms et sa systematic composition, pas de musique atonale.
Une citation pour le plaisir d'un Brahms plaisantain, la réponse du compositeur à la critique que Lachner formula au sujet de sa seconde symphonie et de l'usage des trombones et timbales:

I had very much wanted and tried to get through the first movement without trombones. [...] But their first entry, that belongs to me and thus I cannot di without it and also the trombones. If you wanted me to defend that passage I would have to go further. Then I would have to aknowledge that I am in addition a deeply melancholic person, that the black wings flutter continually over us, that - perhaps not completely accidentally in my oeuvre this Symphony is followed by a samll discourse on the great question "Why" [the Motet: Warum ist das Licht gegeben dem Mühseligen? op. 74 n°1]. If you don't know it [the Motet] I will send it you. It throws the necessary deep and shadow onto the happy Symphony and perhaps explains those kettledrums and trombones. - But please don't take this or the trombones too tragically or seriously.


3. Klarinettentrio
Dernier évement de la journée, un petit monsieur prend le micro. Il est animateur à radio BBC 3 et introduit l'oeuvre en mettant l'accent sur les thèmes, variés à l'infini (la thematische Arbeit, encore.), qu'il fait jouer aux musiciens. Puis ceux-ci nous exécutent un trio frais et d'une approche assez juvénile, saluée par le public. C'était loin d'être parfait, mais il y avait une grande joie de jouer ce trio, que l'on a rarement l'occasion d'entendre, en raison de sa distribution particulière (clarinette, violoncelle, piano). Suivait une série de questions, de l'animateur aux musiciens d'abord, puis du public aux musiciens - faut-il vibrer, et comment? comment lire les critiques, comment rédiger des critiques? où placer ce trio dans un concert? faut-il écouter des enregistrements avant de jouer une oeuvre? comment faire lorsqu'on doit jouer une pièce que l'on n'aime pas? etc.
La vieille dame dit en me quittant: Ich wünsche ihnen noch einen wunderschönen Tag und ich bin ein wenig einversüchtig, dass sie in Wien weiterstudieren.

Et je longe Thames sur le Victoria Embanquement avant de remonter à Trafalgar Square voir des buskers.

__________
Edit du 28 mai: Boulezian a publié une critique soignée, à lire ici.

Edit du 28 mai, mais un peu plus tard
: il y a à nouveau quelques places pour le récital de Kissin. J'ai eu une place (mais je n'ai pas encore complètement pris connaissance de l'ampleur de mon bonheur).

lundi 6 avril 2009

La salle Pleyel reçoit la crème des Fin de Siècle viennois

Salle Pleyel, Paris, 01.04 et 02.04.2009, 20:00

Paris contient désormais une foule de petits rituels - regarder les gens à la terrasse d'un café, faire les librairies Boulevard St-Michel, lire dans le métro, oublier de manger et marcher à avoir les pieds en sang. Et aller à un concert à Pleyel.
L'automne, c'était mon pianiste préféré dans un récital de Lieder russes. Pleyel intime, feutré, apaisant comme un cocon. Au printemps, c'est Pleyel éclatant, enivrant de chromatismes, grandiose et étourdissant de puissance, avec Mahler et Bruckner et un orchestre immense - 9 contrebasses, et bien 70 musiciens sur scène pour Bruckner! (et oui, je viens de la province et n'avais encore jamais vu un tel effectif. C'est assez trippant la première fois.)

La première moitié du concert préparait à l'explosion brucknerienne avec les émouvants Kindertotenlieder de Mahler, chantés par la contralto Nathalie Stutzmann, qui savait rendre ces douloureux poèmes extrêments vivants. Malheureusement, sa belle voix grave était souvent engloutie par l'orchestre, de sorte qu'il fallait souvent tendre l'oreille pour l'entendre, également pour comprendre le texte, heureusement imprimé sur les programmes. Malgré cela, ce sont les bustes tendus en avant et le souffle retenu que le public écoute ces chants de souffrance aveugle, et le silence qui précède les applaudissements est lourd, angoissant.

En seconde partie, la scène s'est remplie, et la salle s'est peu à peu vidée durant le premier mouvement de la neuvième de Bruckner. Cette oeuvre magistrale que le chef titulaire de l'Orchestre de Paris présente aux mélomanes de la capitale ne semble pas être au goût de tout un chacun. Il faut dire que les forte sont réellement forte, les tympans bourdonnent et la fin du concert les laissera douloureux jusqu'au lendemain. Mais.
La masse des musiciens est dirigée par une main de maître, une main de fer qui coordonne ajuste et façonne les sons. Ce sont une cinquantaine d'archets qui fendent l'air simultanément, un bonne vingtaine de vents qui attaquent les notes dans un même souffle. Eschenbach semble baser son interprétation sur les contrastes sonores. L'orchestre gonfle et se tend jusqu'à faire mal, et soudain, c'est ce silence assourdissant qui laisse pantelant. Pour ma part, j'aurais aimé qu'il laisse ces silences plus larges, pour leur donner toute leur puissance, au lieu de passer parfois un peu trop vite. Néanmoins, c'est une oeuvre grandiose qui fait trembler les murs de Pleyel. Dans le scherzo, si certaines attaques des cordes étaitent parfois un peu molles en comparaison avec l'excellente précision des vents, le mouvement a sû garder une bonne cohésion entre les différentes sections de l'orchestre, et l'énérgie quasi puérile a pu être conservée tout au long de ce deuxième mouvement. Un magnifique mouvement lent, lyrique et chaleureux, dans lequel je déplore uniquement les violons, trop sages et pas assez parfumés dans les grands traits mélodieux. Peut-être trop légers, trop français? Le finale revient avec ses contrastes et sa grandeur démesurée caractéristique des oeuvres de cette époque - je ne parle ici pas que de la musique, mais de l'art en général.
C'est une très belle interprétation, osée, douloureuse pour les oreilles, et qui laisse complétement groggy. Mais ce n'est pas encore ma version de référence. Celle-là, je la cherche toujours (si vous avez des suggestions...).

lundi 23 mars 2009

l'ESN invite un chef et un soliste pour un programme placé sous le signe de la création

Temple du Bas, Neuchâtel, dimanche 22 février 2009, 17:00


C'était dimanche. C'était les vacances. J'avais oublié ce léger détail, qui s'est avéré être de première importance lorsque j'ai consulté l'horaire des bus à l'arrêt: rien avant une demie heure. Sauf que dans une demie-heure, mon concert aurait déjà commencé. Il a fallu aller à la gare, attendre, attendre, puis sortir en courant, traverser la ville au triple galop, glissant dans la neige collante, et entrer à la dernière minute dans le Temple du bas. Ouf!


Deux pièces contemporaines dont une création, un concerto et une symphonie. De quoi rester bien réveillé. L'ESN - Ensemble Symphonique de Neuchâtel (fusion entre l'OCN et l'OSN (orchestre de chambre, respectivement symphonique de Neuchâtel) jouait sous la baguette de l'excellent chef invité Noam Sheriff et avait l'honneur d'accompagner le grand clarinettiste Pascal Moraguès dans le concerto pour clarinette de Weber.
En préambule au concert, Noam Sheriff a pris le micro, pour expliquer, dans un anglais à l'accent chaleureux et plein d'humour, les deux pièces contemporaines, la création de Vincent Pellet, et sa propre composition, Prayers. Une initiative encore trop peu prise, alors qu'on sait à quel point la connaissance aide à la compréhension, qui elle est un élément clé dans l'appréciation d'une œuvre. Donc - commentez, ou faites commenter les œuvres, parce que le nombre d'auditeurs qui lisent le programme est très restreint.

La soirée s'ouvrait sur ESN 253, commande de l'ESN à Vincent Pellet, présentée en création mondiale. J'avais déjà eu l'occasion d'entendre l'une de ses oeuvres lors du concert de clôture du conservatoire neuchâtelois, si ma mémoire est bonne, et je crois pouvoir affirmer que j'ai du plaisir à ses compositions. Cette nouvelle partition entendue ce soir n'a pas changé mon opinion. Je n'ose pas trop m'aventurer à une présentation de l'oeuvre, car les notes prises dans mon petit carnets s'enchevêtrent d'une telle manière qu'il me paraît impossible de ne pas mélanger les éléments des deux compositions contemporaines de cette soirée. Mais, si je ne m'abuse, c'est bien chez Pellet que le thème ne fait curieusement son apparition qu'à l'extrême fin. Et pour éviter de trop m'embrouiller, voici le court - trop court! - descriptif tiré du programme:


Commande de l’Ensemble Symphonique de Neuchâtel, ESN 253 fait référence au métal radioactif découvert pour la première fois sous la forme de son isotope 253, récupéré dans les débris résultant d’une explosion thermonucléaire (bombe H) : l’einsteinium (Es). En physique nucléaire et en chimie, deux atomes sont dits isotopes s’ils ont le même nombre de protons en leurs noyaux mais un nombre de neutrons différent. On obtient de l’einsteinium (Es) en bombardant les atomes de plutonium avec des neutrons lents (n), ce qui aboutit aux initiales Esn. Dans la pièce « Esn 253 », les différents éléments chimiques de l’einsteinium sont représentés par des sons clefs : H = si, Es = mib, etc… L’oeuvre est construite en une suite de réactions en chaînes. Deux séries de notes distinctes se confrontent, ce qui aboutit à de nombreuses explosions sonores et de flux rythmiques. Les différentes unités rythmiques et harmoniques vont peu à peu s’organiser, fusionner pour se transformer en une ligne homogène puis une seule note, le mib.
Vincent Pellet.


Noam Sheriff expliquait également la symbiose des Juifs allemands de la fin du XIXe siècle, dans leur combination entre culture, intellect, etc. On citera évidemment Einstein, mais également Freud et Schönberg, qui ont changé le monde, volontairement ou involontairement, progrès ou catastrophe.
Une oeuvre que l'orchestre et le chef semblaient avoir à coeur, et qui a été jouée avec beaucoup d'engagement.

Venait le concerto pour clarinette de Weber, lequel nous a permis d'admirer la musicalité et la virtuosité du soliste. Dans cette pièce, on sentait malheureusement également un orchestre quelque peu déstabilisé par la présence d'un soliste et d'un chef invité, et à plusieurs reprises, chacun a du y mettre du sien pour que soliste et orchestre jouent la même musique, avec un conflit évident dans le troisième mouvement, entre l'orchestre qui s'accrochait au tempo pris par leur chef et un Pascal Moraguès qui tentait de prendre de la vitesse à la moindre occasion. (Ce qu'il a d'ailleurs confirmé au moment de donner son bis, qu'il a annoncé comme La même chose, mais plus vite.)(Mais l'orchestre a gardé son tempo avec une précision de métronome.)
Pascal Moaraguès a un son absolument époustouflant dans les sonorité piano, noble et plein, tout ce que la clarinette sait offrir de meilleur, et une virtuosité facile, presqu'en passant, avec une joie quasi enfantine à être sur scène. Par contre, j'aime moins ses forte, mais cela, c'est sans doute plus dû à mon rapport avec l'instrument qu'aux capacités du soliste; la clarinette ne cessera jamais de m'intriguer pour la noblesse de son son dans les faibles puissances d'une part - quel plus beau dolce que celui produit par une clarinette? - et la coleur criarde à la limite du vulgaire dès qu'il faut donner de la puissance.

Prayers de Noam Sheriff, c'est la chaleur écrasante du midi, dans les rues vides et immobiles, avant que tout cela ne s'anime en discussions virulentes, like an disput in a synagogue. Les arguments fusent, le ton monte, la tension également, avant de retrouver ce Es synonyme de paix, comme si tout le monde s'était mis d'accord. Vous pouvez le lire, une oeuvre et une interpretation très imagée, presque un théâtre.

En final, la 8ème de Beethoven, pour laquelle l'acoustique du Temple du Bas ne semble pas adaptée. Elle m'a paru beaucoup trop sèche pour cette pièce chaleureuse et passionnée. C'était bien pour les œuvres contemporaines, et puis Weber, pourquoi pas. Mais pas pour ce Beethoven. Cela manquait également de fusion entre les vents et les cordes, qui sonnaient comme deux clans distincts, les Montagues et les Capulets de l'orchestre (Le chef et le percussionniste étant les neutres, ou Roméo et Juliette). Mais malgré cela, les musiciens se sont jetés sur ce Beethoven comme des affamés, tout à leur affaire, heureux de jouer cette musique grandiose - un peu trop pour les cuivres, excessivement forts et mal accordés (Les cors!!!) - qui fuse de partout, tourbillonne et vous laisse complètement abruti après l'évanouissement de la dernière note.