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mercredi 3 avril 2013

L'art français de la guerre (Alexis Jenni)

gallimard, 640 pages

Quatrième de couverture :


«J'allais mal ; tout va mal ; j'attendais la fin. Quand j'ai rencontré Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l'avait faite la guerre de vingt ans qui nous obsède, qui n'arrive pas à finir, il avait parcouru le monde avec sa bande armée, il devait avoir du sang jusqu'aux coudes. Mais il m'a appris à peindre. Il devait être le seul peintre de toute l'armée coloniale, mais là-bas on ne faisait pas attention à ces détails.
Il m'apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire. Il dit, et je pus montrer, et je vis le fleuve de sang qui traverse ma ville si paisible, je vis l'art français de la guerre qui ne change pas, et je vis l'émeute qui vient toujours pour les mêmes raisons, des raisons françaises qui ne changent pas. Victorien Salagnon me rendit le temps tout entier, à travers la guerre qui hante notre langue.»


Mon avis :

Au début, il y  une incertitude – s'agit-il réellement d'un roman, n'est-ce pas plutôt un essai ? – tant la fiction semble être réalité. Alexis Jenni divise son roman en deux parties, les commentaires 1 à 7 en alternance avec les romans 1 à 6. Les commentaires donnent la voix au narrateur, qui analyse la société dans laquelle il vit avec un regard critique et s'embrouille dans ses monologues comme dans sa vie. Les romans sont quant à eux une mise en abyme des rencontres du narrateur avec l'ancien militaire Victorien Salagnon.
Partant de la constatation que la France actuelle détourne les yeux de ses militaires ("En France on ne sait pas quoi penser des militaires, on n'ose même pas employer un possessif qui laisserait penser que ce sont les nôtres : on les ignore, on les craint, on les moque"), Jenni fait évoluer son récit de la prise de conscience encore molle et distancée d'un homme qui regarde les nouvelles dans la chaude sécurité du lit dans lequel il vient de faire l'amour, totalement coupé de l'hiver extérieur, à un questionnement concret lorsque le narrateur rencontre un ancien parachutiste dans la banlieue lyonnaise. En échange de cours de dessin, le narrateur rédige les mémoires de celui qui a été acteur dans les guerres qui ont le plus marqué la France. Parallèlement, le narrateur remarque une importante militarisation en France, les troupes de bottes lacées-bérets remplaçant peu à peu celles des chaussures cirées-képis. Analysant le champ lexical utilisé lors des interventions des forces de l'ordre, le narrateur remarque la similitude inquiétante avec celui des guerres d'Indochine ou d'Algérie. Alexis Jenni ne manque pas d'illustrer ces thèses avec le récit des mémoires du parachutiste Salagnon :

"Et lui ?" 

Tous trois debout ils regardèrent le jeune Arabe contre le mur, qui les suivait des yeux sans rien dire. "Son prénom et sa petite croix, c'est une couverture ? 
– Il est vraiment catholique et baptisé. Il a choisi son prénom au moment du baptême, parce que l'ancien était celui du prophète, qu'il veut laisser en dehors de ça. Il s'est converti pour devenir prêtre. Il veut connaître Dieu, et il a trouvé les études islamiques imbéciles. Assis à quarante gamins à répéter le Coran sans le comprendre, devant un type maniaque qui joue du bâton à la moindre erreur, ça mène juste à la soumission, mais la soumission au bâton, pas à Dieu. l'Amour et l'Incarnation lui ont paru plus proches de ce qu'il ressentait. Il n'est plus musulman, mais catholique. Je réponds de lui, vous pouvez le détacher et le renvoyer en France avec moi.
– Il va rester avec nous.
– Il ne sait rien.
– Nous allons nous en assurer nous-mêmes.
– Il n'est plus musulman, vous dis-je ! Rien ne s'oppose à ce qu'il soit un Français, comme vous et moi.
– Vous ne savez pas exactement ce qu'est l'Algérie, mon père. Il restera Musulman, c'est-à-dire sujet français ; pas citoyen. Arabe, indigène, si vous voulez.
– Il s'est converti.– On ne quitte pas le statut de Musulman en se convertissant. Il peut être catholique s'il veut, ça le regarde, mais il reste Musulman. Ce n'est pas un adjectif. On ne change pas de nature.
– La religion n'est pas une nature !
– En Algérie, si. Et la nature donne des droits, et en enlève."
Le jeune homme accroupi contre le mur ne bougeait ni ne protestait. Il suivait la discussion d'un air attristé, découragé. La terreur viendrait plus tard.
"Allez-y, mon père ; ils savent ce qu'il font. Ce qu'ils disent semble absurde, mais ici, ils ont raison." 
(p. 560-561)

Le titre du roman fait référence à un traité militaire de la Chine du VIe-Ve siècle av. J.-C. dont la stratégie se base sur la connaissance de l'ennemi et du terrain, dans le but d'obtenir la victoire sans une seule perte humaine, un peu à la manière d'une guerre psychologique. Jenni s'appuie également sur les épopées grecques, dont il sème des allusions tout au long de son roman ; Salagnon, qui a épousé une Pied-noir, Eurydice, ne se retournera jamais sur son passé, avant de rencontrer le narrateur, pareil à Orphée, et son oncle, également militaire, n'a d'autre livre que l'Iliade, qu'il connaît parfaitement au moment de mourir. De manière plus générale, Jenni décrit les scènes de combats en suivant une esthétique très plastique qui n'est pas sans rappeler celle des scènes de guerre d'Homère. 
Une oeuvre très riche donc, critique, et qui recèle plusieurs niveaux de lecture différents, ce qui rend le roman de Jenni passionnant et incite à la relecture.

dimanche 27 janvier 2013

Le sermon sur la chute de Rome (Jérôme Ferrari)

Actes Sud, 208 pages


Quatrième de couverture : 


Dans un village corse perché loin de la côte, le bar local est en train de connaître une mutation profonde sous l'impulsion de ses nouveaux gérants. À la surprise générale, ces deux enfants du pays ont tourné le dos à de prometteuses études de philosophie sur le continent pour, fidèles aux enseignements de Leibniz, transformer un modeste débit de boissons en "meilleur des mondes possibles". Mais c'est bientôt l'enfer en personne qui s'invite au comptoir, réactivant des blessures très anciennes ou conviant à d'irréversibles profanations des êtres assujettis à des rêves indigents de bonheur, et victimes, à leur insu, de la tragique propension de l'âme humaine à se corrompre.
Entrant, par-delà les siècles, en résonance avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres, Jérôme Ferrari jette, au fil d'une écriture somptueuse d'exigence, une lumière impitoyable sur la malédiction qui condamne les hommes à voir s'effondrer les mondes qu'ils édifient et à accomplir, ici-bas, leur part d'échec en refondant sans trêve, sur le sang ou les larmes, leurs impossibles mythologies.


Mon avis :

J'ai lu beaucoup de critiques très positives, il a reçu le Prix Goncourt (quand-même !), bref : tout le monde semble adorer à la fois l'histoire et le style, je dois être une idiote solitaire qui n'a rien compris. Tant pis, j'assume. L'histoire en elle-même, la chute d'une utopie, la fin d'un monde (celui du petit bistrot d'un village corse) est une actualisation intéressante de la chute de l'Empire romain. Il y a beaucoup de petits symboles jetés ça et là au long du roman, et c'est peut-être de ma faute si je ne connais pas assez bien cette période de l'histoire pour saisir tous les clins d'oeil de l'auteur et découvrir toute la richesse du récit. Admettons.
Champ lexical de la putréfaction, de la nausée et des accouplements, les hommes ne pensent qu'à boire et coucher avec les serveuses du bar, les femmes ne sont que des prostituées voleuses et pleurnichardes.  On se retrouve dans Céline, Voyage au bout de la nuit. Utiliser des images qui évoquent la décomposition et la décadence, évidemment, c'est en rapport avec le thème choisi. Mais faut-il vraiment y rester bloqué pendant près de 200 pages? Le style manque de finesse, les mots perdent leur poids et le dégout, à force de répétition, se transforme en lassitude. Quel soulagement alors d'ouvrir le dernier chapitre dans lequel enfin on quitte le style visqueux pour une langue précise et nette, et qui exprime tellement plus.
Je reste perplexe et vaguement inquiète : pourriture, bave et sperme – est-ce là vraiment tout ce que la littérature française a à offrir ? Notre société a-t-elle l'âge mental d'un enfant de cinq ans, fasciné par tout ce qui le dégoute ? 
Au final, le roman de Ferrari en soi me dérange moins que le fait qu'on lui ait attribué le Goncourt. Il me semble qu'un écrivain n'est pas seulement un habile conteur d'histoires mais aussi un artiste de la langue, quelqu'un qui fait de la musique et de la peinture avec les mots. Et c'est là une qualité que je retrouve de moins en moins dans la littérature actuelle. 

lundi 10 novembre 2008

Prix littéraires: Goncourt et Renaudot exotiques

Trois mots et un passage en coup de vent, la précipitation du rythme des études universitaires oblige, pour accrocher ici les trois lauréats des deux grands prix de littérature française que sont les prix Goncourt et Renaudot.

Le Prix Goncourt a été décerné au favori, l'écrivain et cinéaste afghan Atiq Rahimi, pour son roman Synqué Sabour: pierre de patience.

Le Prix Renaudot a, quand à lui, honoré l'œuvre du Guinéen Tierno Monénembo, Le roi de Kahel.

Le Renaudot du meilleur essai est revenu à Boris Cyrulnik pour son Autobiographie d'un épouvantail.

Et puisque nous y sommes, je ne l'avais pas évoqué ici: le Deutscher Buchpreis 2008 a été attribué à Uwe Tellkamp pour son roman Der Turm - un clin d'oeil à mon cours de germanistique DDR-Literatur im Rückblick.

Je me réjouis beaucoup de lire ces livres - beaucoup et peut-être beaucoup plus encore d'en trouver le temps. Tellkamp ist bereits auf dem Buchstapel, gleich unter dem Zauberberg. Et ce sera l'occasion de lire enfin un peu de littérature 'exotique', ce que je ne fais jamais puisque je me raccroche toujours aux classiques de la littérature occidentale, laquelle ne dépasse pas les frontières de Moscou. En fait, je rechigne à lire des traductions, ce qui limite mes choix de lecture à la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et l'Autriche (et la Suisse). Et la Russie, parce que je ne pourrais vivre sans elle. Place donc à la littérature extra-européenne en VO!

Je retourne à mon travail d'histoire.
(J'ai lu Goethe en deux jours. Le livre, terminé à 02:00 cette nuit, a laissé des traces je le crains. Plenzdorf a son marque-page à plus de la moitié: je le terminerai dans les temps fixés. J'en suis encore toute ébahie.)

O lieber Werther! Könnt ich doch so sein wie du! - Die Leidenschaft als Todesursache - Ach Bester! es wäre mein süssestes Grab.

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image: Atiq Rahimi
prise ici.

jeudi 22 mai 2008

Les Bienveillantes (Jonathan Littell) - Prix Goncourt 2006

Un pavé considérable, terminé hier, dans le train, en allant au cours de littérature française.

L'achat remonte à quelques mois déjà: je rentrais un jour avant les autres d'un week-end de ski dans les Alpes valaisannes. Trois heures de train en perspective, et pas de livre. A la gare de Sion, dans un petit kiosque, j'ai trouvé ce gros volume, meilleur rapport qualité-quantité-prix*. C'est à dire le Prix Goncourt 2006 pour la qualité, 1390 pages pour la quantité, 24,90.- pour le prix. Imbattable.
J'avais lu les 100 première pages dans le train. Puis j'avais dû momentanément abandonner Les Bienveillantes pour continuer mes lectures assidues (et passionnées) des Buddenbrooks et du Untertan - respectivement Thomas et Heinrich Mann.
Ont suivi les lectures obligatoires du cours de littérature française du XIXe-XXe (Hugo, Breton, Proust, Beckett, Flaubert et Baudelaire), puis un retours à mon Thomas Mann adoré (Tonio Kröger et Tod in Venedig).
Avant que, le dernier dimanche d'avril, je n'ouvre à nouveau l'épais livre de poche à la couverture rouge sang.

Les Bienveillantes, que l'auteur américain Jonathan Littell a choisi de rédiger en français, est un livre très dense, très complet, très lourd. Je dois avouer que les seules raisons qui font que je n'aie pas abandonné le livre dans les premiers récits du second chapitre, ont été d'une part mon incapacité de laisser un livre inachevé, et de l'autre le sentiment d'une nécessité de lire les mots difficiles et brutaux des actes impardonnables de cet officier SS, Allemand tout comme moi.

L'histoire est celle du Sturmbannführer Maximilan Aue, jeune intellectuel épris de littérature, de musique, de grec. Jeune homme érudit, idéaliste, au tempérament allemand profondément romantique, qui est une sorte d'Oreste actuel.
Aue servira tout d'abord en Ukraine, où il sera impliqué dans l'exécution des Juifs, fusillés systématiquement puisque considérés comme traîtres et partisans bolchéviques potentiels. Son état de santé se détériore, il supporte mal ces exécutions massives qui s'étendent maintenant aussi aux femmes et aux enfants, on l'envoie se reposer en Crimée. Un échec de son supérieur Bierkamp face à la Wehrmacht sur une question ethnique d'un peuple du Caucase et Aue se verra expédié au front, dans le Kessel de Stalingrad. Blessé par un sniper russe, il sera rapatrié dans le Reich et servira Himmler à Berlin. Il aura a charge de faire monter l'effectif de la main d'œuvre, soit concrètement d'augmenter le nombre des prisonniers aptes au travail, d'améliorer les conditions de vie des détenus aptes et sera amené à visiter différents camps de concentrations, dont Auschwitz-Birkenau.
Sa santé psychique se dégrade de pair avec la lente chute du Reich, il finit par ne plus être maître de ses actes et n'est définitivement plus capable de faire la séparation entre le vécu et le rêve.

Les Bienveillantes pose la question du mal, de l'inceste (relation entre Max et sa sœur jumelle Una), de la responsabilité face aux massacres, de l'homosexualité.

Un très bon livre, pas facile à lire de part son langage très cru, très froid, très neutre (les crânes qui explosent, la cervelle mêlée à des bout d'os et des cheveux, cette partisane russe pendue qui gît dans la neige, le sein rongé par les chiens, le meurtre de Yakov, le petit pianiste juif de Jitomir qui adorait Bach et qui jouait pour les officiers de la SS (et dont je suis évidemment tombée amoureuse)).

Un récit et une problématique qui aideront tous ceux qui cherchent à se positionner, non seulement face à ces évènements de la Seconde guerre mondiale, mais aussi face à toutes les atrocités avant et après, hier, aujourd'hui, et malheureusement sans doute aussi demain.


*Lorsque je dois acheter de la lecture pour le train, je choisis invariablement le livre le plus gros et le moins cher que je peux trouver. Et comme je mise toujours sur un grand classique de la littérature - Madame Bovary, Les Frères Karamazov, Le Premier Homme, je ne regrette jamais mon achat.

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Fiche de lecture détaillée sur Wikipédia
Notes de Pierre Assouline sur l'attribution du prix Goncourt et sur l'œuvre (mise en garde: photographies très violentes)
Analyse de Lyonel Baum